L’histoire de Néthique
Jeudi 17 avril 2008, 19:53
L’histoire de Néthique des années 80 à… demain !
(des groupes de nouvelles jusqu’aux Metavers et à l’Internet des objets)
Sur le Net, il est banal de le dire, nous passons de la position de consommateur à celle de participant, grâce à un moyen de communication puissant, à la portée de chacun. Avant de parler du Web contributif, social, vivant d’aujourd’hui, celui qui relie les personnes les unes aux autres (et qu’on appelle le Web 2.0), revenons un peu en arrière.
En 1981, Internet était réservé aux chercheurs et universitaires. Un code de conduite — la nétiquette — a été créé et rédigé par des contributeurs à ce qu’on appelait alors des newgroups, ou “groupes de discussion”, qui étaient les ancêtres des forums. Cette nétiquette comportait plusieurs conseils sur la façon de se comporter dans un newsgroup et faire preuve de politesse dans les discussions. Chaque nouvel arrivant devait lire ces conseils avant de participer à l’espace social proposé. Quand l’association Les Humains Associés (résumé ici), fondée en 1984 par Tatiana F, a découvert le Web en 1994, elle s’est naturellement intéressée à la communauté des internautes, à sa culture, ses usages, son histoire. Depuis lors, elle n’a jamais cessé d’encourager l’essor de la nétiquette.
Une association humaniste, mélangeant elle-même les communautés et réunissant à la fois des artistes, journalistes, philosophes et scientifiques, ne pouvait manquer de s’interroger sur la place de l’homme dans le monde technologique qui s’ouvrait. Il était clair que l’Internet, le réseau des réseaux comme on l’appelait à l’époque, allait soulever de nouvelles questions éthiques, liées au développement de l’informatique, à la gestion du bien commun, à la création d’un fossé numérique. Cela s’inscrivait dans une réflexion plus large que nous menions déjà, avec d’autres, sur les enjeux de la techno-science, avec notamment le développement des biotechnologies, des technologies de l’information et des nanotechnologies. Nous percevions clairement que l’Internet était sur le point d’engendrer une révolution sociale, en transformant notre façon d’accéder à la connaissance, à la culture et à l’information, et en modifiant notre manière de travailler, d’apprendre, et finalement de vivre.
Plongés dès les années 90 dans l’océan numérique et assimilant l’un après l’autre les nouveaux usages d’un Internet en constante évolution, nous avons lancé de multiples réflexions, notamment avec Philippe Quéau, créateur du mythique salon Imagina de l’Ina, des Congrès internationaux INFOethics de l’UNESCO (sur les défis éthiques, juridiques et de société du cyberespace), et aujourd’hui directeur du bureau de l’Unesco au Maghreb. En particulier, l’accès à la connaissance et à l’information (info-riches et info-pauvres, surinformation, désinformation), l’adaptation du droit d’auteur, la défense de la diversité culturelle, la sécurité numérique, la question des libertés individuelles, les enjeux économiques et la formation aux nouveaux métiers, etc. Toutes ces questions étaient et demeurent passionnantes. Elles concernent l’ensemble de la société, même si ce fait n’était pas toujours reconnu à l’époque. Nous avons tenté d’alerter, pas toujours avec succès : il est toujours difficile d’anticiper les mutations et de s’investir de problématiques qui ne sont pas encore explicitement d’actualité. Mais nous n’avons jamais cessé d’expérimenter par nous-mêmes et de travailler sur le terrain numérique avec nos sites Web et nos forums, sans négliger le terrain analogique (la « vraie vie »).
Ces expérimentations nous ont conduit à prendre au sérieux les quelques règles élémentaires de savoir-vivre numérique élaborées par les pionniers, et à élargir la réflexion sur les comportements en ligne et la façon de gérer des communautés toujours plus larges et plus diverses, en interaction grâce à de nouveaux outils. La nétiquette originelle s’est ainsi enrichie en mettant en lumière l’importance (pour tous comme pour chacun) d’une autorégulation des comportements et d’une responsabilisation individuelle, bref, d’une véritable éthique du net, autrement dit, d’une “néthique”.

Première journée néthique au coeur de la campagne présidentielle de 2007
Un beau jour des années 2000, l’association a ouvert un blog. Naturellement, comme nous le faisions pour tous nos espaces de dialogue (forums, liste de discussion, etc.), nous avons décliné cette néthique pour le blog, en incluant quelques idées avancées déjà ici ou là. À notre grande surprise, nous avions constaté que les blogueurs ne disposaient pas encore véritablement d’une nétiquette adaptée à cette nouvelle application, pourtant fort populaire. La notion en était pour beaucoup tombée dans l’oubli.
Par ailleurs, à un an et demi des présidentielles, il apparaissait urgent d’inviter à réfléchir sur les modes de communication en ligne, dans un environnement qui promettait déjà de devenir de plus en plus tendu. La promotion d’un esprit républicain, respectueux des sensibilités de chacun, allait dans le même sens.
Quand on a observé l’Internet et administré un forum dans la durée, on peut percevoir qu’en une quinzaine d’années, la société a changé : dégradation des rapports, banalisation de la violence et des incivilités, accroissement de l’incommunicabilité, montée des extrémismes, distension des liens sociaux et renforcement de l’individualisme. L’Internet est une fenêtre sur cette société. La parole y est libérée, chacun peut la prendre à sa guise. Or c’est une situation tout à fait inédite : chacun derrière son écran, chez soi, dans l’intimité, peut partager ses pensées ou ses frustrations avec des centaines parfois des milliers ou des dizaines de milliers de personnes, d’un seul clic. Mais l’internaute laisse aussi des traces, parfois indélébiles, pouvant se retourner, même des années plus tard, contre lui-même ou ses proches (commentaires, photos, vidéos). Chacun de nous fabrique aussi sans le savoir une identité numérique, assortie d’une réputation virtuelle qui pèsera tôt ou tard sur sa réputation réelle (les deux se confondant de plus en plus, et devant à terme ne faire plus qu’une).
Dans sa philosophie, comme son nom l’indique, la néthique (voir charte) est une forme de la nétiquette plaçant l’éthique en son centre. C’est donc un code de conduite (ou de savoir-vivre), un appel à un comportement éthique et responsable en ligne, une incitation à une certaine forme de civisme. C’est aujourd’hui une charte, dont le contenu est volontairement simple, à des fins essentiellement pédagogiques, qui se veut proche des usages quotidiens des internautes. Elle véhicule un certain nombre de valeurs, correspondant à un engagement personnel non imposé. Libre à chacun de les appliquer ou non sur son blog, sur son site ou sur son territoire dans Second Life, voire de les améliorer (la charte est modifiable et adaptable sur le Wiki.nethique.info). Le blogueur néthique est responsable de son espace et choisit d’y appliquer, et d’y faire suivre dans les commentaires, des principes qui reposent sur une autorégulation citoyenne. Du simple point de vue des consonances, le mot “néthique” évoque beaucoup plus cette notion d’éthique individuelle et volontaire que le mot “nétiquette” (on _se plie_ à une étiquette, alors qu’on _adopte_ une éthique). Et de fait, aujourd’hui, on se préoccupe de plus en plus, à titre personnel, de sa relation avec autrui, de son impact écologique ou encore de son modèle de consommation, participant d’un développement durable, équitable et éthique.
Samuel Laurent, Alice Antheaume, Benoît Raphaël, Néthique 2
Comment mieux vivre ensemble ? Comment devenir un citoyen-internaute responsable ? Comment les plus jeunes appréhenderont-ils la technologie et comment protégeront-ils leur identité numérique ? Aujourd’hui, 80 % des recruteurs googolisent les noms des candidats à l’embauche avant d’examiner leur profil. Mieux vaut savoir quelles traces on laisse derrière soi !
Thierry Maillet et Tristan MF, néthique 1
Après deux ans de campagne néthique, 360 blogs, territoires sur Second Life, sites politiques officiels (desirsdavenir.org, bayrou.fr, umpnet.org) et blogs institutionnels (Cité des Sciences et Conseil économique et social) ont adopté la Charte Néthique. Nous avons organisé trois journées de débats sur l’éthique et le Net, à la Cité des Sciences et au Collège de France / Institut Pierre Mendès France (et l’Ile Verte sur SecondlIfe), avec des spécialistes de l’Internet, des enseignants, des entrepreneurs, des blogueurs, des journalistes et des représentants des partis politiques.
Benoît Thieulin et Thierry Solère au colloque Néthique 2
Avec les partis politiques, nous avons initié depuis 2006 une collaboration intéressante (Benoît Thieulin au PS, Thierry Solère et Vincent Ducrey à l’UMP…). Nous avons participé à des rencontres et des conférences, rappelant des choses simples, notamment qu’une éducation aux nouveaux médias est indispensable. Nous devons tous nous former, apprendre à nous repérer dans ce monde vaste et complexe, à trier l’information, à l’évaluer. Nous devons aussi apprendre à nous respecter en ligne, à nous responsabiliser, et acquérir les outils permettant d’être plus libres et indépendants. La question de l’éthique de l’information prend aussi de l’importance, qu’il s’agisse des contenus générés par les utilisateurs (c’est-à-dire nous tous), dits parfois “contenus amateurs”, ou de ceux produits par des professionnels (journalistes, scientifiques, institutions…).
Vincent Ducrey, Néthique 2
Au passage, l’Internet a aussi révélé la difficulté qu’il peut y avoir dans notre société à être bien informé. On se rend compte à quel point l’information est importante pour la démocratie, au moment où le journalisme vit une crise, accélérée probablement par l’arrivée des nouveaux médias. On voit aussi qu’un projet aussi vaste que l’Encyclopédie Wikipédia est difficile à appréhender dans son ensemble, dans la mesure où son contenu peut être tantôt d’une grande précision, tantôt largement inexact. On évite bien plus facilement les pièges de la désinformation et de la violence (car le Net peut aussi être un espace de rumeur et de dénigrement, un défouloir pour toutes les frustrations) quand on a de solides points de repère sur le Net, des relations pour nous guider, des réseaux de recommandation. Ceux qui auront été éduqués à ces modes d’interactions sociales auront mis plus de chance de leur côté ; les autres seront à terme écartés du monde de l’information et des échanges, voire exclus de toute une partie de la société. Car l’informatique et l’Internet se glissent partout, même dans des métiers apparemment sans lien avec ces technologies. Demain, ne pas bien savoir se servir d’un ordinateur et d’Internet sera un véritable handicap.
Tatiana, Natacha et les intervenants de Néthique 3
L’idée de ce mouvement Néthique n’est pas d’imposer quoi que ce soit. Nous avons beaucoup d’interrogations et bien peu de réponses; un questionnement à renouveler sans cesse dans un contexte d’évolution permanente des technologies et des usages. Comment aborder, par exemple, l’arrivée des objets intelligents interconnectés et intrusifs (environnement ubiquitaire ou Internet des objets) ? Comment mieux gérer les réseaux sociaux (FaceBook et autres) et les données personnelles ? Faudra-t-il une CNIL à l’échelle de la planète ? Mais nous savons aussi qu’aujourd’hui, les discours qui “viennent d’en haut” passent mal. Les internautes sont plus sensibles aux propositions qui émanent de la communauté elle-même, et c’est à nous de nous organiser. Dans bien des contextes, il ne peut d’ailleurs s’agir de la loi. Même si, en théorie, le droit national s’applique sur l’Internet, il est en réalité difficilement applicable en raison de la nature planétaire du réseau. Cela pose une multitude de problèmes, comme celui de l’incompatibilité des droits américain et européen ou français. Et si l’on va plus loin, on peut s’interroger sur la nécessité d’une gouvernance mondiale.
Mais ces questions sont bien trop vastes. À l’échelle des internautes et de leurs usages quotidiens, nous avons déjà souhaité proposer un nouveau civisme, adapté à ce contexte particulier. Les humanistes que nous sommes sont bien sûr attachés à la dignité humaine et à la place de l’homme. Cette année célèbre justement le 60e anniversaire de la Déclaration universelle des Droits de l’Homme. Sur l’Ile Verte, dans Second Life, notre île de 65 000 m2, grand jardin zen et vivant qui rappelle la Toscane et les Alpilles, “l’îlot des droits de l’homme” propose une exposition réalisée en partenariat avec le Haut commissariat aux Droits de l’Homme (ONU). Peut-être la boucle se boucle-t-elle en partie. Les prémices d’une néthique des droits et devoirs de l’être humain du 3e millénaire ?
Concert pour le Jour des Droits de l’Homme sur l’Ile Verte (10 décembre).
La communauté néthique :
À ce jour plus de 350 blogs francophones sont néthiques (voir le wiki). Des blogs de cuisine jusqu’aux blogs politiques. Une charte a été adaptée pour Second Life et est utilisée sur plusieurs territoires (Île Verte, Île Neutrino, UMP, Jardin Verts, Modem). Des blogs d’institutions françaises, comme le Conseil économique et social ou la Cité des Sciences, ont également adopté la charte, tout comme des sites politiques qui en appliquent les principes, desirsdavenir.org, bayrou.fr, UMP Net. Il existe plusieurs déclinaisons de cette charte, une utilisée notamment chez les socialistes (e-militants, chatteurs, etc.), et la néthique figurait dans le programme de Ségolène Royal en 2007.
Trois journées néthiques ont eu lieu en mars et novembre 2007, au Carrefour Numérique de la Cité des Sciences, et en février 2008 au Collège de France organisées par Les Humains Associés en partenariat avec l’Institut Pierre Mendès France. Ces colloques ont réuni des acteurs de l’Internet, des journalistes, des blogueurs, des enseignants et des politiques.
Intervenants de la première journée Néthique : “Comment être un internaute-citoyen responsable ?”, 10 mars 2007 (dossier ici. Les débats sont disponibles sous forme de comptes rendu et podcast audio) : Tatiana F-Salomon, Natacha Quester-Séméon, Tristan Mendès France, Carlo Revelli, Thierry Crouzet, Julien Pain,Thierry Maillet, Eric Walter, Quitterie Delmas, Benoît Thieulin.
Nouveaux médias et politique, deuxième journée néthique, novembre 2007
Intervenants de la deuxième journée Néthique : “Médias amateurs ou professionnels, vers une déontologie des nouveaux médias ?” du 17 novembre 2007 (dossier ici) :
Tatiana F-Salomon, Natacha Quester-Séméon, Tristan Mendès France.
Sylvain Attal, Benoît Raphaël, Samuel Laurent, Alice Antheaume, Nicolas Voisin, Christophe Grébert, Mry, Thierry Solère, Benoît Thieulin,Thierry Maillet.
Vers une néthique des réseaux sociaux (facebook, identité numérique et l’Internet des objets), mars 2008
La troisième journée Néthique :
Facebook, les réseaux sociaux et l’identité numérique (2 février 2008) à l’Institut Pierre Mendès France.
Tatiana F-Salomon, Natacha Quester-Séméon, Tristan Mendès France.
Amaury De Buchet, Thierry Maillet, Benoît Thieulin, Frédéric Chevalier, Vincent Ducrey.













Les commentaires reflètent uniquement l'avis de leur auteur.
Merci de respecter la néthique de ce blog.
5 comments sur “L’histoire de Néthique”
01
Résumé utile et fort bien écrit, merci !
02
L’histoire de Néthique…
L’histoire de Néthique des années 80 à… demain ! (des groupes de nouvelles jusqu’aux Metavers et à l’Internet des objets)
Dans sa philosophie, comme son nom l’indique, la néthique (voir charte) est une forme de la nétiquette plaçant l…
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L’histoire de Néthique…
L’histoire de Néthique des années 80 à… demain ! (des groupes de nouvelles jusqu’aux Metavers et à l’Internet des objets) Dans sa philosophie, comme son nom l’indique, la néthique (voir charte) est une forme de la nétiquette plaçant l…
05
Bravo pour cet article qui donne une idée claire et précise de la Néthique, de son histoire et historique. Une mise en perspective qui permet de prendre la mesure des enjeux et des questions essentiels que soulève l’usage de l’Internet.
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