Journée Néthique #3 Facebook, Synthèses des colloques

Journée Néthique 3 : Vers une Néthique des réseaux sociaux ? (compte rendu de la 2e table ronde / Benoît Thieulin, Thierry Maillet, Vincent Ducrey, Amaury de Buchet, Natacha Quester-Séméon, Tatiana f, Frédéric Chevalier)

Mercredi 5 mars 2008, 0:10

Compte rendu de la deuxième table ronde
Quelle éthique pour les réseaux sociaux ?
« Notre identité numérique sur les réseaux sociaux : quels enjeux ? »

nethique.info - humains-associes.org

Néthique 3, Vers une néthique des réseaux sociaux  ? (FaceBook et l'identité numérique), Les Humains Associés à l'Institut Pierre Mendès France 02/02/08
La troisième journée Néthique, Vivre ensemble sur le Net, vers une néthique des réseaux sociaux ? (Facebook, les réseaux sociaux et l’identité numérique) a eu lieu, le 2 février 2008 à l’Institut Pierre Mendès France (Collège de France), organisée par Les Humains Associés.

Organisée par

Les Humains Associés


Avec l’Institut Pierre Mendès France

Néthique 3 était diffusé en direct sur l’Ile Verte sur Second Life

Second Life : Map of Ile Verte (Green Island)

Voici le compte rendu textuel de la deuxième table ronde de cette troisième journée Néthique

Débats animés par :
Tatiana F.-Salomon, présidente des Humains Associés
Natacha Quester-Séméon, secrétaire générale des Humains Associés
Tristan Mendès France, secrétaire général de l’Institut Pierre Mendès France

Intervenants :
Thierry Maillet, auteur de Génération Participation, enseignant et chercheur
Amaury de Buchet, co-fondateur de faberNovel Consulting, enseignant et blogueur
Benoît Thieulin, directeur de l’agence la NetScouade et responsable de Desirsdavenir.org (PS)
Frédéric Chevalier, co-animateur de Marketing Perso, responsable du nouveau pôle web du Medef
Vincent Ducrey, consultant Internet et politique (UMP)
Christophe Grébert, candidat aux municipales, journaliste et blogueur (monputeaux.com)

Deuxième Table Ronde
Quelle éthique pour les réseaux sociaux ?
« Notre identité numérique sur les réseaux sociaux : quels enjeux ? »


Deuxième Table Ronde
Quelle éthique pour les réseaux sociaux ?
« Notre identité numérique sur les réseaux sociaux : quels enjeux ? »

Natacha Quester-Séméon présente le sujet de la seconde table ronde : « Quelle éthique pour les réseaux sociaux ? » Il sera question à la fois de l’identité numérique, des problèmes de réputation et de confiance, des avatars et de la gestion des données personnelles.

Elle présente ensuite les intervenants : Thierry Maillet, spécialiste du marketing, chercheur et auteur du livre « Génération participation » et blogueur. Amaury de Buchet, cofondateur de Fabernovel consulting, blogueur, enseignant également et qui s’intéresse à l’innovation et l’entreprenariat. Frédéric Chevalier, co-animateur de Marketingperso.net, responsable du nouveau pôle Web du Medef. Benoît Thieulin, directeur de l’agence Netscouade, responsable de Désirs d’Avenir/PS.

Pour introduire la première question, l’identité numérique sur les réseaux sociaux et ses enjeux, Natacha Quester-Séméon lit une citation du créateur et fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg. Pour lui, « sa plateforme fonctionne selon le principe du graphe social, qu’il définit comme l’ensemble des relations de toutes les personnes dans le monde. Il y en a un seul et il comprend tout le monde. Personne ne le possède. Ce que nous essayons de faire c’est de le modéliser, de représenter exactement le monde réel en en dressant la carte (to mirror the real world by mapping it out) » (source TransNets). Elle ajoute qu’il parle en fait d’un miroir des relations sociales du monde réel. On peut donc dire que Facebook ambitionne de nous cartographier….

Journée Néthique 3, Vers une néthique des réseaux sociaux  ? : Thierry Maillet, Benoît Thieulin à l'IPMF

Thierry Maillet dit, en souriant, que cela lui rappelle une des grandes phrases de Jean-Paul Sartre dans les années 50, « tout le monde, un seul homme etc. » On est toujours dans ce même questionnement. Cela rejoint ce qu’il disait tout à l’heure à propos de l’opposition démocratie représentative, démocratie participative. Ne nous faisons pas trop d’illusions, précise-t-il, Benoît Thieulin en a parlé compte tenu de son expérience, ce n’est pas parce qu’on a des ordinateurs sur la table, parce qu’on est tous connectés, que nous allons foncièrement changer. Il y a d’autres éléments et notamment des éléments politiques, des enjeux sociaux importants et c’est cela, et avant tout, dont il faut toujours prendre conscience. Il se dit intimement convaincu que si le début de la campagne de Ségolène Royale a été exceptionnel, elle a perdu parce qu’à un moment elle était pauvre en idées, donc en contenu et quel que soit le participatif, il ne pouvait pas tout faire, ne pouvez plus tout faire. Désirs d’Avenir avait produit énormément de contenu, les « Cahiers d’Espérance » ont été un travail formidable, mais ils ont été très mal utilisés par la suite par le parti socialiste. « Ne nous faisons pas d’illusions, on est toujours sur des questions qui restent les mêmes et qui sont transcendantales », dit-il pour conclure.

Journée Néthique 3, Vers une néthique des réseaux sociaux  ? : Benoît Thieulin, Christophe Grébert, Frédéric Chevalier

Benoît Thieulin se propose de répondre, en faisant en sorte que le débat ne tourne pas autour de Ségolène Royale (rires), et précise que ce n’est pas à cause de lui ! (Rires.) Il pense que les débats participatifs ont été plutôt bien exploités, en tout cas pour les travaux qui en sont issus et les « cahiers d’Espérance » se sont retrouvés dans le programme. Tout en précisant qu’il ne veut pas faire de la politique là-dessus, il ajoute que cela pose en revanche une question intéressante : dans une élection présidentielle, y a cette fameuse posture présidentielle qui est une posture d’autorité, quelque chose d’extrêmement compliqué, une équation impossible, en particulier pour des gens de gauche. (Il ajoute que lui-même n’est pas fanatique de la Ve République et qu’à l’Institut PMF, ce n’est peut-être pas complètement ridicule de le dire.) Il n’est pas évident de remporter une présidentielle et il est compliqué de passer tout d’un coup d’une démarche participative, d’une posture d’écoute à une posture d’autorité pour faire présidentielle. On touche à une contradiction qui est forte et qu’on retrouve un peu, à un moindre niveau, pour les municipales, où un maire peut se dire qu’il n’a pas envie non plus simplement de répercuter la libre parole des gens, mais qu’il doit avoir une autorité. Ce n’est pas simplement de perdre leur pouvoir qu’ils craignent, c’est aussi tout simplement que leur symbolique d’autorité soit atteinte et évidemment dans un régime comme la Ve République, c’est très compliqué. Le passage d’une posture d’écoute, qu’avait Ségolène Royale, à une posture d’autorité où elle dit : « je vous présente un programme qui s’est nourri de vos débats, mais qui n’est pas mécaniquement la reproduction de vos débats, c’est mon interprétation », et bien, ce basculement-là s’est mal fait. Non pas simplement parce qu’elle l’aurait mal fait, mais parce que structurellement, c’est très compliqué à faire. Cela pose des questions de fond sur ce que c’est que le participatif, ce qu’est la démocratie, ce qu’est la Ve République et en particulier la présidentialité.

Pour revenir à la citation du créateur de Facebook, Mark Zuckerberg, Benoît Thieulin dit qu’il n’est pas du tout d’accord parce qu’il pense que Facebook est un phénomène prodigieusement intéressant, comme la face immergée de l’iceberg de cette tendance de fond à multiplier les réseaux sociaux sur Internet. Il se pose des questions sur l’espèce d’aspiration du Web qui est à l’œuvre en regardant ce qu’il se passe sur Facebook. Il pense que Mark Zuckerberg se trompe et ce n’est pas du tout pour minorer, étant lui-même un utilisateur forcené. Il y a une unification à l’œuvre dans Facebook, c’est une espèce d’inter-connexion des annuaires dans un réseau social qui est le plus généraliste qui soit. Effectivement, c’est un rouleau compresseur qui va certainement continuer, ça double tous les jours, 15 000 Français tous les jours qui y vont, donc c’est une vraie tendance de fond. Là où il n’est pas d’accord, c’est sur le fait que ça va être l’annuaire unique, là où va se retrouver le reflet de toutes nos pratiques sociales. Benoît est profondément en désaccord avec ça, parce que Facebook est un réseau social particulier, identifié, c’est-à-dire qui se rapproche le plus de l’identité réelle. La particularité de Facebook, c’est que l’identité virtuelle et l’identité réelle sont confondues, quasiment. Ses amis vont certifier qu’il est bien Benoît Thieulin et au bout de quelques échanges, si quelqu’un usurpait son identité, assez rapidement les gens pourraient s’en rendre compte. Donc au fond, l’identité virtuelle égale, à peu de choses près, notamment pour quelques hommes politiques parfois, à l’identité réelle. Cela étant dit, ce qui est à l’œuvre dans les réseaux sociaux, et qui est passionnant, c’est l’explosion des identités que l’on se construit dans un réseau social, identité qui n’est pas forcément liée à l’identité réelle.

Benoît Thieulin ne croît pas trop à l’idée que tout basculerait sur Facebook. Ce n’est pas souhaitable et la pratique n’est pas celle-là, les gens ont envie d’avoir une existence qui soit liée à un débat, à une communauté. Des personnes fans de bagnoles dans un réseau où on discute d’automobiles et qui ont comme pseudo Peugeot, n’ont pas forcement envie que les discussions qu’ils peuvent avoir sur leurs préférences en matière automobile puissent un jour être tracées, reliées avec les discussions politiques qu’ils peuvent avoir sur Désirs d’avenir, par exemple. Ce morcellement des réseaux sociaux, et donc la possibilité d’avoir virtuellement des entités multiples est quelque chose de beaucoup plus profond que la tendance à l’unification sur un seul réseau social de toutes nos activités sociales. Non seulement, il n’y croit pas, mais pense aussi que ce n’est pas souhaitable, voire extrêmement dangereux…

Pour revenir sur les questions néthiques et les ramener dans son idée de réseau social, un des enjeux les plus forts vraisemblablement est le lien qui est fait, dans tous ces réseaux, entre identité réelle et identité virtuelle. Pourquoi ? Parce qu’on peut échanger dans un petit réseau des tas d’informations qui ne prêtent pas forcement à conséquence d’une part si elles restent dans ce cercle et d’autre part si elles ne sont pas liées à la vraie identité. Mais à partir du moment où elles sont liées à la vraie identité, où elles sont traçables, car le Web a une mémoire éternelle et ce qui a été posté il y a dix ans, si on arrive à tracer l’identité réelle nous suivra toute notre vie, cela pose des questions. Des questions telles que le droit à l’oubli, par exemple, le droit à la préservation d’une information, qui, certes, est publique puisqu’elle n’est pas simplement une relation interpersonnelle comme un échange par mel par exemple, mais qui, pour autant, doit être circonscrite dans un réseau plus limité. Cela est un vrai sujet dans les réseaux sociaux et en fait, le système est complètement manichéen. Soit on est dans une relation interpersonnelle, comme l’envoi d’un mel et en principe cette relation doit être circonscrite à cet échange-là et dans ce cas-là, c’est très bien. Soit on est sur du réseau social, sur le Web et dans ce cas-là, c’est du public, ce qui signifie potentiellement la Terre entière, et là se pose vraiment une question très importante, on a vu ce que cela donne à l’œuvre, avant même l’existence des réseaux sociaux. Il dit qu’il y a plein d’exemples inquiétants et renvoie aux propos de Tatiana Faria lorsqu’elle parlait du suicide. Il ajoute que l’on peut imaginer que des réputations liées à la réalité, à l’identité réelle soient brisées et que cela puisse déboucher sur des drames humains. Il donne le fameux exemple de la vidéo de Star Wars Kid qui a fait le tour de la Terre, ce qui a conduit ce garçon à faire une dépression et il a failli se suicider. Dans cet exemple, la personne a été une victime et il y a d’autres cas atroces. Celui aussi d’une femme en Corée qui avait laissé son chien déféquer dans le métro. Quelqu’un l’interpelle pour son manque de civisme, la propriétaire du chien s’énerve, l’envoie balader, quelque chose en soi de tout à fait anecdotique, sauf qu’une personne a filmé toute la scène avec un petit téléphone et a balancé la vidéo sur Internet…. Objectivement, on peut dire que la propriétaire du chien a fait une chose pas géniale, pas très éthique, mais en même temps elle est devenue la risée de son pays tout entier. Au bout d’un moment, ça a même fait la une des journaux parce que c’était devenu un phénomène complètement dingue. Benoît Thieulin s’interroge en prenant lui-même comme exemple : « Quand je suis dans un réseau social et que je parle à dix personnes, si je m’engueule de manière pas éthique avec des gens et que cela se retrouve à la fin au journal de 20H, ça pose de vraies questions. Même si je suis responsable et qu’on a le droit de me dire que ce que j’ai dit n’était pas bien, est-ce que vraiment, au moment où je le disais, je pouvais imaginer que ça allait se répercuter ainsi ? »

Il conclut en disant qu’il y a des niveaux de réseaux et des strates de ce qui a trait au public qu’il va falloir inventer. Que de la sphère purement privée à la sphère publique il y a tout une gamme de grilles à construire que les réseaux sociaux aujourd’hui ne construisent pas et cela représente un champ entier de la réflexion éthique sur ce que sont les réseaux sociaux.

Néthique 3 sur l'Ile Verte (Second Life) / Amaury de Buchet

Amaury de Buchet prend la parole en disant qu’il y a pas mal de points sur lesquels il est tout à fait d’accord. Cet été quand il a fait son étude [NDLR : cf. étude de Fabernovel Consulting, la révolution du « média social » pour une vraie conversation sur Internet], et puis même un peu par la suite, quelque chose l’a surpris avec Facebook, c’est que les gens sont effectivement là sous leur propre identité et cela entraîne une réflexion sur ce que c’est que l’identité numérique.

Jusqu’à maintenant, la plupart des gens qui utilisent Internet avaient une identité uniquement pour leurs cookies, pour les robots publicitaires etc. Finalement ainsi, il n’y avait pas véritablement d’identité puisqu’ils ne laissaient leur nom publiquement nulle part, qu’ils n’étaient inscrits dans aucun réseau social, qu’ils n’avaient pas leur blog, leur site Internet, qu’ils ne commentaient pas sur d’autres blogs etc.

Mais il faut qu’on fasse vraiment attention et qu’on prenne conscience du fait qu’on voit arriver sur Facebook pas mal de personnes qui commencent à être présentes publiquement sur Internet et se construisent une véritable identité numérique. Donc il y a un enjeu pour les accompagner, afin que cela se passe le mieux possible.

S’il regarde un peu vers le futur, il n’est pas inquiet concernant Facebook etc. car pas mal de choses laissent penser que finalement Facebook ne sera qu’un passage. Il y a quelque chose qui se développe extrêmement rapidement, c’est le phénomène qu’on appelle le « scraping » (des détails sur Affordance et TransNets), pour ceux qui connaissent un peu : vous pouvez, quand vous voulez, vous inscrire dans un réseau social et celui-ci vous propose alors d’aspirer tout votre carnet d’adresses, Gmail, Hotmail etc. ou d’aspirer d’un coup tout votre profil sur Myspace, sur Linkedin etc. Il propose de vous recréer un compte dans un autre réseau social, cela se fait en un clic, c’est instantané.

Donc, on voit vraiment une courbe d’apprentissage. Il prend comme exemple Meetic où les gens au début ont créé un compte pour commencer à draguer un petit peu et puis finalement, ils se sont rendu compte que ça ne leur apportait pas grand-chose, parce qu’il y avait un petit peu de tout et de n’importe quoi. Puis l’exemple d’un nouveau site qui s’appelle Attractive World et qui propose un cran un petit peu au-dessus… et il va y avoir comme ça des strates qui vont se créer les unes après les autres…

Amaury répète qu’il n’a pas du tout d’inquiétude si ce n’est dans l’accompagnement des personnes qui prennent pied (sur Internet) pour la première fois, car ils risquent d’apprendre comme les enfants, c’est-à-dire en se brûlant : comme par exemple les gens qui retrouvent des photos privées que leur petite nièce, qui est leur copine sur leur profil, a postées d’eux lors d’une réunion de famille. Ces gens-là vont apprendre qu’il faut décocher une case et c’est fini, pas de problème. Il faut apprendre aux gens à utiliser ces outils-là, il faut leur dire attention, il y a des choses plus délicates, les photos véhiculent beaucoup plus d’informations que les quelques mots que vous allez pouvoir laisser etc.

Tristan Mendès France réagit sur les propos de Benoît Thieulin à propos de Facebook. Il explique que concrètement, s’il prend son cas, il a une centaine de « friends » dans Facebook, mais qu’il n’en connaît que 50. Quand on ne connaît pas bien l’outil, ce qui était son cas quand il a commencé avec Facebook, et que des gens font la démarche de venir vers lui en disant : « j’ai lu votre blog, j’aime bien ce que vous faites… », il est difficile de leur refuser de devenir ami (« friend »). La nature du réseau social qu’il avait créé et qui était à la base un réseau strictement amical a été, avec le temps, complètement déformée par la masse de gens qui sont arrivés. Maintenant, il compte environ 200 à 300 « friends » et il n’ose plus communiquer publiquement à travers Facebook comme il le faisait il y a 6 mois ou 1 an, où il pouvait véritablement envoyer un petit message assez personnel, assez intimiste sans que cela ne prête à conséquence. Un gradient s’est donc fait, dont il ne pourra jamais tracer la limite exacte, entre cette masse de gens qu’il ne connaît pas et qui pourtant figure dans son réseau social. Il termine en disant qu’il craint que beaucoup de gens suivent son exemple, que de façon naturelle ils agrègent d’abord un réel réseau social d’amis proches et que très doucement ils glissent vers une masse de gens qu’ils ne connaissent pas et que là, ils rentrent effectivement dans l’inconnu, avec toutes les problématiques qui ont été soulevées tout à l’heure.

Tatiana dit que, même si elle partage avec Tristan ces préoccupations, il est possible de choisir ses “friends”, de régler les “privacies” sur Facebook, de bloquer le partage de certaines informations, c’est d’ailleurs ce qu’elle a fait. Elle ajoute que l’on apprend avec l’expérience, rappelant les propos d’Amaury de Buchet qui disait que l’on apprenait en se brûlant.

Il y a aussi un autre problème qu’il faut prendre en considération, concernant les jeunes notamment, c’est le fait que nous vivons dans une société libérale-libertaire. Elle nous rappelle une expérience qu’elle a faite avec Natacha, il y a quelques mois. Elles ont été invitées par des enseignants-chercheurs de l’École des Mines de Saint-Étienne pour une conférence “Web éthique”, pour parler des préoccupations liées à la Néthique dans le cadre du projet “Web Intelligence” regroupant quatre-vingt enseignants-chercheurs en informatique (projet de recherche financé par la région Rhône-Alpes au sein du cluster de recherche “Informatique Signal Logiciel Embarqué”). Tatiana dit que les personnes rencontrées ces derniers mois, en particulier les professeurs, étaient inquiètes. Elle ajoute qu’elle était surprise de voir des professeurs d’informatique rappeler cette citation de Rabelais : « Science sans conscience, n’est que ruine de l’âme. » Ils sont préoccupés et disent que les jeunes ne les écoutent pas suffisamment. Aujourd’hui, pour les jeunes et les ados, l’Internet, c’est la transparence, c’est l’espace de liberté, on y fait ce qu’on veut, on y dit ce qu’on veut.

Alors, comment faire pour dialoguer avec eux ? demande-t-elle. Il y a toute une génération pour laquelle “tout est permis”, qui n’accepte pas de tels propos et qui tout de suite les considère comme un “discours moralisateur”. Or, elle explique que lorsque l’on pousse à bout la logique de la transparence, c’est bien connu, on en arrive au fascisme, c’est-à-dire que la prochaine étape serait que chacun sera suivi partout et en permanence et qu’il n’y aura plus aucune intimité…

Thierry Maillet : L’éducation ! Pour lui, l’intéressant est que cela pose la question de savoir si nous sommes tous notre propre média et si oui, si nous devons apprendre à l’être. Nous ne sommes clairement pas formés à le devenir. Il rappelle l’excellent exemple de Tristan et se demande si Tristan Mendès France, Benoît Thieulin, Frédéric Chevalier, Amaury, Vincent, Natacha ou lui-même étaient tous leurs propres médias. À partir du moment où ils se mettent, sur Facebook, sur Meetic ou sur un autre site, ne deviennent-ils pas en quelque sorte porteurs d’un certain message ? Ce qui est certain, c’est qu’aucun d’entre eux à table ne s’est rendu compte réellement il y a deux-trois ans de ce que cela voulait dire d’être un média, d’avoir un blog, d’être sur Facebook, etc. À partir de là, il y a une courbe d’apprentissage comme le disait Amaury, qui doit se mettre en place aujourd’hui.

C’est évident que l’éthique est foncièrement importante parce que si on n’entame pas cette courbe d’apprentissage avec de l’éthique, cela ne fonctionnera pas et on devra faire face à de grands risques. D’une certaine façon, ce n’est pas normal que Tristan se sente moins à l’aise sur sa page Facebook qu’il y a six mois ou un an pour communiquer, et pourtant, sans s’en rendre compte, sa page Facebook est devenue plus proche d’un blog, d’un journal, d’un média, que d’un carnet d’adresses. Savoir si c’est ce qu’il voulait faire ou pas est un autre sujet. Mais il est évident qu’en termes d’éducation, personne aujourd’hui ne le présente de la sorte. Cela rejoint l’idée de règles. Pour Thierry il est évident qu’il faut des règles, légiférer et organiser.

Natacha Quester Séméon dit qu’étant sur Facebook depuis un certain temps (où elle a plus de 500 amis sélectionnés) et à l’occasion de dialogues dans le cadre de la Néthique avec beaucoup de personnes, elle réalise que l’un des problèmes majeurs qui se posent, ce n’est pas tellement d’accepter ou de refuser des “amis” — et d’ailleurs, on peut les supprimer s’ils nous gênent; enfin, elle veut dire sur Facebook (rires) — mais celui du rapport à l’autorité. Elle avoue qu’elle est un peu coupable d’avoir elle-même propagé des usages auprès de son entourage. Or, quand dans un média ou dans une société, un journaliste ou un employé qui ouvre un compte en premier, se retrouve rapidement rejoint par toute sa rédaction ou son bureau, ce n’est pas toujours facile à gérer. Il y a de plus en plus de cas où les gens, des étudiants par exemple, vont innocemment au début sur Facebook, et puis une fois dans le monde du travail, doivent faire du ménage sur leur page et demander à leurs amis d’enlever des photos de certaines situations qui ne sont pas forcément à leur avantage, etc.

Elle dit qu’une des questions qui se pose de façon individuelle, est : « qu’est-ce que je fais quand mon chef me demande d’être mon ami, quand j’ai un collègue de bureau que je n’aime pas trop, qui me demande d’être ami. » Là, on voit qu’on est dans un apprentissage des relations et on a besoin de l’expérimenter. C’est du moins ce que font eux les Humains Associés en gérant des communautés et en gérant sur Facebook un certain nombre de groupes. Ils voient quels sont les problèmes qui se posent pour adapter ces questions de comportements et d’éthique aux nouveaux usages.

Néthique 3 sur l'Ile Verte (Second Life) / Frédéric Chevalier

Frédéric Chevalier dit que c’est justement à partir de ces questions-là qu’ils ont créé la dynamique “Marketing perso” à la fin de l’année dernière. C’est à partir de la réflexion que le Web 2.0 amène une réorganisation au niveau des relations sociales entre les individus. Il croit que la première question à se poser quand on arrive sur Internet, c’est ce qu’on vient y faire. La réponse n’est pas simple, parce qu’on peut avoir envie d’y faire de multiples choses, et surtout avec le temps, les motivations peuvent changer. Il comprend qu’un adolescent ait envie d’échanger, d’avoir des photos un peu sympas, d’être en mode convivial et détendu, et puis que quelques années plus tard, quand il cherche du travail, il n’apprécie pas forcément qu’un recruteur ayant tapé son nom dans Google, ce qui arrive maintenant dans 80 % des cas, lui sorte quelques photos de soirées de potaches ou d’enterrement de vie de garçon ou de vie de jeune fille. C’est un vrai problème et cela ramène à la question qu’ils ont posée tout à l’heure : quand on a laissé des traces sur Internet, elles sont quasi indélébiles. On a là clairement une limite à notre vie privée, à notre sphère d’intimité. C’est à prendre en compte quand on parle de Néthique au niveau des réseaux sociaux et du Web 2.0 d’une manière plus générale. C’est certainement là qu’il y a des choses à creuser, parce que c’est un problème auquel il n’y a aujourd’hui pas véritablement de solution.

En revanche, quand ils ont pris ce concept de marketing personnel, de “marketing perso”, l’idée était de se dire que si on parle d’identité numérique, on parle de quelque chose qui est subi. On le voit bien dans le débat que l’on commence à avoir. Il dit qu’il faut prendre acte du fait que nous laissons des traces sur Internet, bonnes ou mauvaises. La problématique est que le monde virtuel et le monde réel se rejoignent. Facebook pose cette question parce que c’est un peu le phénomène à la mode, c’est le réseau du moment qui prend des proportions énormes, comme le phénomène des blogs a pris des proportions importantes en France. Mais la question se posait déjà avec les services comme Viadeo, Linkedin, avec les blogs, avec les commentaires que l’on laissait, etc. : est-ce que quand on agit sur la Toile, on agit avec son nom ou avec un pseudo ? Et est-ce qu’il est tolérable, voire éthique d’avoir une identité multiple ? Après tout, dans le monde réel on est un individu, il est Frédéric Chevalier, et s’il commence à avoir de multiples facettes, on va le traiter de schizophrène. C’est une vraie question de savoir si on peut avoir x pseudos et x identités virtuelles. Dans Second Life, c’est toute la question des gens qui projettent la vie qu’ils n’auraient pas pu avoir derrière leur avatar.

En termes de réseaux sociaux, Facebook clarifie un peu les choses. On a dans cet univers Web 2.0 une organisation en forme d’étoile et nous “devenons” effectivement un média, nous devons en prendre conscience, parce que quand on poste une vidéo sur Dailymotion ou sur YouTube, que l’on contribue à travers un blog, que l’on participe à un travail collaboratif au travers d’un wiki, oui, on devient un média. On est alors dans une organisation où l’on a complètement aboli le top-down, ou tout au moins on le bouscule et on vient dans un système en étoile. Le cœur de ce système ou de cette étoile est notre présence dans un réseau numérique, un ou plusieurs, Facebook, Viadeo ou autres. Là, on relie ses blogs, ses comptes Flickr et les photos que l’on poste et tout le reste. C’est une traçabilité, mais qui donne aussi une visibilité. Donc si on a un objectif de promouvoir des compétences professionnelles, une expertise, des idées, d’alimenter un débat ou autres, il faut le faire clairement. Mais d’un autre côté, plus on le fait à visage découvert, plus on gagne en crédibilité. C’est rassurant de savoir que c’est bien telle personne qui est derrière tel propos, telle idée ou telle cause, qu’on va adopter sur Internet, avec tous les dangers que ça peut comporter.

Vincent Ducrey relate qu’ils ont eu la chance de recevoir Bill Gates il y a deux jours à Paris et de discuter un peu avec lui. Ce qui était intéressant, ce sont les propos qu’il a tenus par rapport à Facebook. Bill Gates a dit que c’est sympa, « mais que les copains de mes copains qui voient mes collègues, qui voient mon vélo, qui voient le vélo que mon voisin a mis en photo et ainsi de suite, ça devient vite un peu le bordel ». Donc qu’il y a un moment où il va falloir un peu structurer par réseau personnel les identités des amis qu’on a dans son propre réseau. Il disait que c’est un début et qu’il devenait fortement nécessaire de faire évoluer la chose pour qu’on puisse l’utiliser dans la durée et pas être totalement submergé par l’information. Parce que trop d’information tue l’information, et que c’est un peu le mot qui est en train de ressortir sur Facebook.

Natacha dit qu’elles ont effectivement assisté à cette conférence de Bill Gates, et que Tatiana a quelques avis sur la question.

Tatiana répond qu’en effet, elle était sidérée. Elle était venue écouter Bill Gates d’une façon très naïve, car elle s’intéresse au travail de la Fondation Bill et Melinda Gates. D’ailleurs, Laurence Parisot lui a posé à un moment une question sur le travail de sa fondation qui est resté sans réponse. Donc, Bill Gates, lors de sa démonstration, a annoncé d’une voix très monocorde et posée, très habituelle, un peu comme si de rien n’était, qu’avec les univers intelligents et les objets intelligents du futur (Tatiana pense qu’ils existent déjà aujourd’hui), nous n’aurons plus besoin d’utiliser notre mémoire. Il montrait comment tous les numéros de téléphone sont contenus dans les téléphones mobiles, qui de plus en plus vont devenir des objets intelligents, et tous ces appareils seront interconnectés. Cela fera-t-il de nous des “robots”, manipulables à 110 % ? Tatiana nous informe donc que Bill Gates nous annonce la fin de la mémoire. Exit la mémoire humaine, vive la mémoire informatique des réseaux, la mémoire technologique. C’est ce qu’elle a compris implicitement de son discours et cela fait peur.

Un intervenant dans la salle dit que Microsoft n’a pas aujourd’hui de réseau social, ou plutôt un réseau social qui n’a jamais fonctionné, ils n’ont donc pas trop de leçons à donner sur le domaine. Natacha répond qu’ils n’ont pas dit leur dernier mot… L’intervenant acquiesce : « surtout avec ce qu’on a entendu aujourd’hui au niveau de Yahoo et les 44 milliards. Ça fait une somme… » (rires). Il ajoute que Facebook est une véritable évolution en matière de réseaux sociaux par rapport à “Netframes” qui a été un peu son ancêtre historique de manière structurelle et qu’il y a donc une véritable évolution en termes de choix ce que l’on veut afficher ou pas. À son avis, c’est un épisode supplémentaire par rapport à Viadeo et Linkedin qui étaient beaucoup moins riches en contenu. De surcroît, il n’y a pas seulement la dimension d’afficher, mais aussi la dimension de pouvoir diffuser une variété de contenus et d’ouvrir sur d’autres fenêtres et d’autres territoires d’Internet. Il pense que c’est, malgré des erreurs liées à l’enthousiasme des débuts, un réseau assez responsable, et qu’il faut donc aussi prendre en compte que c’est un épisode supplémentaire par rapport à d’autres, notamment parce que les gens affichent leur nom et prénom sans y être forcé, et qu’il faut se dire que ça fait partie du phénomène. Il dit aussi qu’il voit là-dedans quelque chose de positif au niveau des évolutions participatives, dans le sens où c’est à la fois structurel et phénoménal. C’est un mariage entre des gens qui proposent des outils qui sont finalement beaucoup plus organisés; et une adéquation, apparemment, avec la demande. Il pense que c’est intéressant et qu’on ira en effet vers des réseaux qui sont plus verticaux, professionnels, d’opinions, etc.

Tatiana dit qu’effectivement, personne ne nous force, c’est orwellien, une sorte de « 1984 ». C’est chacun qui diffuse de son plein gré toutes les informations sur lui-même. Chacun est ravi de dire : « J’ai 400 friends dans Facebook, j’ai un blog qui est lu par 5 000 visiteurs réguliers ». Pour alimenter tout cela, on raconte ou l’on donne des détails sur sa vie privée. C’est là que précisément réside le danger : chacun y va absolument de son libre-arbitre, mais sans éducation, sans réflexion, on ignore ce qui nous attend.

Vincent Ducrey intervient très rapidement sur l’UMPnet, les identités et la notion de groupes qui étaient abordés en amont. Il dit que leur idée est de libérer progressivement les droits, et qu’ils apprennent au fur et à mesure de l’utilisation de la plateforme les attentes des gens. Lors de la campagne présidentielle, c’était assez facile parce qu’il n’y avait qu’un candidat pour l’UMP, et donc qu’il ne pouvait pas y avoir de problème de dissidence, etc. L’idée est de donner de plus en plus de droits aux gens au fur et à mesure des mois, et de ne pas faire comme sur Facebook, où vous arrivez et vous avez tous les droits, vous créez 20 groupes dans la journée, envoyez 50 invitations et voilà… Au final, c’est du spam, qui tue l’information et empêche les messages de passer. C’est pour ça qu’ils sont en phase d’apprentissage, leurs internautes comme eux-mêmes, pour pouvoir appréhender vraiment l’utilisation qui en est faite et de pouvoir mettre en place des blocs qui correspondent aux attentes.

Benoît Thieulin revient sur deux ou trois points qu’il souhaite compléter ou avec lesquels il n’est pas forcément d’accord. Pour lui, la courbe d’apprentissage sur Facebook est assez conviviale. Il demande si nous sommes allés voir l’outil de gestion de ce qu’ils appellent les “privacies” , qu’il trouve assez intéressant. Pourtant, Facebook a un côté un peu 1984, orwellien. Il remarque qu’on nous aurait tous dit, il y a quinze ans, « un jour vous verrez, il y aura des millions de gens, ils iront sur un site pour balancer toutes leurs données personnelles et ils seront super contents de le faire », on se serait tous dit : « ce jour n’arrivera pas, qu’est-ce que c’est ce truc ? ». Et pourtant, c’est ce qu’on fait sur Facebook. Des vraies questions se posent sur ce que l’on donne dans un certain cadre, cadre qui évolue socialement, mais sans évolution technique majeure — c’est bien là le problème. On partageait ses données personnelles avec 50 personnes qui sont des amis et puis progressivement, le cercle s’élargit et on se retrouve à gérer autre chose, mais avec les mêmes outils. Il trouve que c’est un problème que Facebook n’aille pas assez vite sur l’adaptation aux pratiques sociales. Pourtant, ça doit être compliqué pour eux que le site dérive complètement de son objectif initial, puisque c’était un trombinoscope. La capacité de créer du relief, de créer des sous-groupes, d’organiser davantage, etc., c’est quelque chose qui manque complètement dans Facebook, mais c’est apparemment en projet.

Amaury de Buchet répond que c’est effectivement un projet en cours et qu’au niveau technique, les API [Interface de programmation qui permet de définir la manière dont un composant informatique peut communiquer avec un autre] sont en place depuis début septembre, mais que depuis rien n’a absolument bougé. Il y a de petites applications ici et là qui permettent de gérer des groupes d’amis, mais uniquement pour leur envoyer des messages, et non pour limiter, au contraire, la “privacy”. Si vous avez 500 amis, vous êtes obligés de gérer un par un ce qu’untel a le droit de voir ou ne pas voir, application par application, et que cela peut prendre beaucoup de temps. Il ajoute qu’en ce qui concerne la stratégie d’usage des réseaux sociaux, elle diffère de façon assez importante aux États unis de la manière dont on l’utilise ici en France. La France est un peu particulière, c’est la patrie du Web 2.0, des blogs etc. Il y a beaucoup beaucoup de gens qui font du blog mais ils le font surtout pour parler, pour communiquer, se faire connaître, et on en vient finalement à la vision du Français qui est le coq debout sur un tas de fumier le matin (rires).

Il répète que les Américains ont une vision qui est un peu différente. Il dit que par rapport à ce qui était dit plus tôt, que tout est indélébile sur Internet, les Américains eux ne s’en inquiètent pas, car ils sont habitués au spam, et ils spamment dans l’autre sens. « Moi je suis sur Internet, eh bien je balance un paquet d’informations tous les jours, alors si vous voulez trouver la petite information qui m’embête, et bien, vous pouvez y passer du temps ! » Par exemple les photos un petit peu délicates, si le copain qui les a posté ne veut pas les enlever, au bout d’un moment, elles seront sur une page parmi 500 000 autres, et que si quelqu’un veut vraiment les chercher jusqu’au bout, cela lui sera très difficile. C’est cela, selon lui, la stratégie américaine et on commence un petit peu à voir ça en France, (c’est en cela que l’initiative de Frédéric est très intéressante). Les gens comprennent que si on veut faire son marketing personnel sur Internet, il faut créer non pas une mais plusieurs identités ou facettes d’identités. Parce que si on n’en a qu’une seule, les gens vont se dire : « il est en train de cacher tout le reste ». Une seule, c’est difficile à mouvoir, à changer, si jamais on change de profession, de métier, de lieu, d’amis, etc., alors que si on crée différentes facettes et qu’on joue en mettant un petit plus celle-ci ou celle-là en avant, on commence à avoir des stratégies un petit peu plus élaborées. Il conclut en disant qu’en France, c’est, selon lui, quelque chose qui commence un tout petit peu à apparaître.

Journée Néthique 3, Vers une néthique des réseaux sociaux  ? : Benoît Thieulin, Christophe Grébert, Natacha Quester-Séméon, Frédéric Chevalier, à l'Institut Pierre Mendès France

Benoît Thieulin revient ensuite sur la question de l’identité. Il n’est pas tout à fait d’accord avec ce que Frédéric Chevalier disait précédemment. Il ne croit pas que le fait d’avoir plusieurs identités numériques, voir d’utiliser — les termes sont peut-être à préciser — plusieurs pseudos, derrière lesquels on a l’idée que c’est de l’anonymat, soit quelque chose de très négatif et de schizophrène et de peu responsabilisant. On a de multiples manières aujourd’hui dans les débats, dans les réseaux sociaux, d’avoir une identité, qui n’est pas son identité réelle, sans être pour autant schizophrène. Un schizophrène est à la limite quelqu’un qui aurait quinze comptes Facebook, dix comptes différents dans les réseaux sociaux liés à l’automobile, pour parler un moment d’une Ferrari qu’il adore et pour dire le contraire ailleurs. Mais le fait d’avoir une identité numérique liée à l’univers de la voiture sur un réseau social lié à la voiture et d’avoir une autre identité numérique politique dans un réseau social politique, ce n’est pas de la schizophrénie. Ce point lui semble vraiment très important. La deuxième chose est que pour lui, ce n’est pas de l’anonymat. Le pseudo qu’il utilise a en réalité un certain nombre d’activités, des commentaires à travers lesquels il s’est construit dans ce débat et cela n’est pas de l’anonymat.

Selon Benoît, Facebook a un intérêt extraordinaire, parce que c’est un réseau social qui s’approche de notre identité réelle. Mais il ne faut certainement pas imaginer que notre existence sociale doit forcément être identifiée pour être éthique et constructive. Si on allait jusqu’au bout en disant que finalement ça nous rassure, parce que c’est quelque chose qui au fond reflète la vraie vie, lui, il pense que c’est le contraire, que dans cette salle par exemple, la majorité des gens ne se connaissent pas. Il ne sait pas qui nous sommes, ne connaît pas notre identité et dit que nous allons partir en connaissant son identité à lui mais pas celle de la moitié des gens ici, et que ce n’est pas pour autant que les gens ne sont pas responsables, qu’ils se lèvent, en balançant des choses, ni que l’on va tous s’insulter. Quand il marche dans la rue, il croise plein de gens, il n’est pas identifié, eux ne le sont pas non plus, et ça se passe très bien. Il dit qu’il y a là un mythe, qu’il trouve très effrayant d’imaginer que les gens sont responsables à partir du moment où ils sont identifiés. Il ne le croit pas. Mais en revanche, on se crée des identités, on a des apparences, et pour un certain nombre de raisons, on se construit des identités virtuelles, et ce sont celles-là qui nous responsabilisent. On le voit dans les débats, en tout cas ceux qu’il a eu la chance d’animer, la question du temps passé dans un réseau est directement liée à la qualité des contributions qui sont produites. Quelqu’un qui vient de débarquer et qui repartira, il y a de très fortes chances que les trois posts qu’il va laisser en nomade soient de très mauvaise qualité.

Mais qu’une personne qui s’appelle Toto et qui poste depuis six mois, plus elle va poster longtemps, plus elle sera responsable, tout simplement parce que l’identité qu’elle se sera créé dans cet environnement à un moment donné, elle y sera extrêmement attachée, même si sa réputation ne sera peut-être pas celle de son identité réelle. Benoît revient sur les 43 % de l’étude californienne qui dit que les gens sont attachés à leur identité numérique parce que ça a une vraie réalité, même si c’est virtuel, et c’est cette réalité-là qui est au fond responsabilisante. Nous n’avons pas besoin d’avoir une carte d’identité qui s’affiche pour qu’on soit responsabilisé.

Frédéric Chevalier le rejoint sur ce point-là : on peut donner du contenu à une identité virtuelle. Mais pour lui, ce n’est pas là le problème, c’est de s’interroger sur ce qu’on fait de cette identité et de comment on peut se promouvoir à travers elle. Effectivement, si on est simplement dans des participations, dans des forums, des débats, des commentaires, dans des sujets de passionnés, ça ne pose pas de gros problèmes. Il dit que ce que Benoît Thieulin dit des voitures n’influe pas forcément ou probablement pas sur ses débats politiques ou autres. En revanche, dans la démarche de “marketing personnel”, ils étaient vraiment dans l’idée d’accompagner des gens — ils sont aussi sur la courbe d’apprentissage — pour les aider à projeter ou à contrôler l’image d’eux-mêmes qu’ils ont envie de projeter sur Internet. Il dit que “Marketing perso” s’adresse évidemment à tous, mais plus particulièrement à des personnes qui sont chefs d’entreprise ou porteuses d’un projet, et qui quelque part, tout en étant un média, incarnent l’entreprise (le chef d’entreprise va incarner l’image de son entreprise et de son produit). C’est vrai quand on est en PME ou pour le cadre qui va devoir gérer sa carrière et va aussi pouvoir évoluer grâce à ce qu’il va pouvoir projeter. C’est ce qui nous conduit à aller sur des réseaux comme Viadeo et Linkedin et d’y mettre notre CV. Ils sont en effet moins riches en termes de contenu, moins spectaculaire que ce que nous pouvons mettre dans Facebook, mais on en met beaucoup plus en termes d’informations personnelles. On peut retrouver tout sur le pedigree de quelqu’un sur un Viadeo ou sur un Linkedin. En effet, plus il est complet, plus il ouvre d’opportunités de contacts, plus il génère de résultats, de synergies, et que moins on en met, moins on a envie d’aller au-devant des gens.

Frédéric ajoute qu’à partir de là, ils étaient vraiment dans une notion de cohérence, et qu’il s’est posé cette même question quand il a commencé à bloguer. La première question était : « est-ce que je vais agir dans cet univers Web 2.0 sous mon propre nom ou sous un pseudo ou en construisant une identité numérique ? ». La deuxième question qu’il s’est posée, c’est : « quelles sont les limites que je dois me fixer ? ». Il dit que travaillant au Medef, au service web marketing, en responsabilité des systèmes d’informations, des systèmes web et des blogs qu’émet le Medef, il a une fonction qui de ce fait, implique un certain nombre de devoirs pour l’organisme pour lequel il travaille. À côté de ça, demain, s’il ouvre un blog, par exemple sur les réformes ou sur des questions sociales, la personne qui lit est légitimement en droit de se poser la question de savoir qui s’exprime, si c’est le représentant du Medef, avec tout ce que l’on peut diaboliser autour de ça, ou si c’est Frédéric Chevalier en tant qu’individu. À titre personnel, il n’est pas forcément en adéquation, en harmonie parfaite, en tant que citoyen, avec toutes les positions prises par le Medef, notamment sur le contrat de travail, et qu’il pourrait avoir des positions différentes. Donc, s’il les exprime, ça pose un réel problème. Pour autant, il se demande, si, à côté de ça, il crée l’identité numérique d’un citoyen lambda qui n’est pas Frédéric Chevalier, quel peut être l’intérêt de gérer cette double identité, puisque justement il va dans la sphère politique, où il va agir à visage découvert, d’autant qu’à un moment, on passe dans la vraie vie, comme c’est le cas avec Christophe Grébert. Il dit que c’est ça le problème du virtuel aujourd’hui — que ce soit sur Meetic, quand c’est pour les rencontres amoureuses, où le but n’est pas de fantasmer à travers des messages, mais de finir par se rencontrer; ou sur Viadeo, où le but est de trouver du boulot, de recruter un collaborateur, de faire du business; ou encore sur Facebook, où les gens dégagent des synergies — c’est de passer dans le réel. Quand on part d’une identité virtuelle, au moment du passage dans le réel, c’est là que l’on a un problème ou alors qu’il y a reconnexion de l’identité “génétique” et de l’identité virtuelle derrière. Ce n’est pas évident. Mais il est tout à fait d’accord avec le fait que l’on peut donner un contenu et même un contenu très riche à une identité virtuelle.

Thierry Maillet fait un petit retour en arrière historique, à propos de Bill Gates. Il dit qu’il faut bien savoir que depuis 40 ans et depuis que la société Microsoft a été créée, l’objectif de Bill Gates a toujours été d’enfermer et de protéger, que ce soit d’abord avec MS-DOS ou ensuite avec Office. Le but a toujours été de fermer et de vendre ce qu’il appelle une protection. Il se souvient qu’il avait écrit un papier le 6 février 2007 où le même jour, Bill Gates annonçait un nouveau système informatique de sécurité de Microsoft absolument fabuleux, et Steve Jobs, dans la Silicon Valley, annonçait qu’il ouvrait les DRM [la gestion numérique des droits] sur i-Pod. Il veut dire par là qu’on a toujours eu, et qu’on aura toujours cette opposition quant à l’utilisation de l’outil informatique : est-ce un outil de protection ou un outil de connexion ? Il conseille à ceux que ça intéresse, le livre “Darknet” qui le montre bien. Il ne faut pas se leurrer, Bill Gates a toujours une grille de lecture de l’informatique protectrice, sécuritaire. Ce n’est pas systématiquement mal, mais il faut le savoir. À l’inverse, il y a toute la mouvance, qu’on appelle l’Open Source et la connexion au sens large — de laquelle est née, du moins en partie, Steve Jobs — avec l’idée de porter des messages grâce à l’outil informatique.

Il veut dire deux choses par là : d’une part à propos de la question de l’identité, il y a évidemment le fameux mythe de l’homme-machine : Est-ce que la machine modifie l’homme ou est-ce que c’est au contraire l’homme qui agit sur la machine ? Il penche pour la 2e hypothèse et pense que c’est toujours l’homme qui finira par prendre le dessus, mais à condition d’imposer des règles. Et puis d’autre part, à propos de ce que disait Amaury, tant mieux si la France est à part, parce qu’il pense qu’il ne faut jamais oublier que si on utilise des réseaux sociaux et notamment le Web 2.0 (il repense aussi à la campagne électorale de Ségolène Royal), c’est qu’il y a toujours derrière l’idée qu’« on le fait parce qu’on pense universel ». En France, on est toujours dans cette idée, parfois cette illusion : on pense toujours universel, on pense toujours faire ça pour les autres. C’est pour ça que les Français étaient tellement fous et sont toujours amoureux du Web 2.0, parce qu’ils ont le sentiment, chevillé au corps, que grâce à l’outil, ils vont pouvoir propager la bonne parole au plus grand nombre et pour eux-mêmes. Ils en sont très fiers et très contents. Mais Thierry ne croit pas que ce soit en tant que tel une mauvaise chose. Il rappelle que les réseaux sociaux, type Facebook notamment et d’autres, ont été créés parce qu’il y avait tellement d’étudiants sur un campus, en l’occurrence Harvard, qu’ils ne se connaissaient plus.

Thierry Maillet se demande si à un moment donné — et l’on rejoint l’idée de l’homme et de la machine — si c’est la machine qui est à son service ou si c’est l’homme qui est au service de la machine ? Il ajoute qu’il en va de même pour la question de l’identité. Donc, sans vouloir pontifier, il estime que ce n’est peut-être pas une mauvaise chose si en France, nos idées et notre comportement face au réseau, sont un peu différents dans le sens où nous souhaitons utiliser la machine et les réseaux sociaux, l’Internet au sens large, pour porter un message (encore faut-il qu’il soit bon). Il estime que dans cette perspective, la question de l’identité se pose beaucoup moins à partir du moment où l’on est porteur d’un message. Si par exemple Toto sur Agoravox dit des choses intéressantes et si c’est Toto qui revient tous les jours en disant des choses intéressantes, on se souviendra plus de ce qu’il aura dit, que du fait que c’est Toto, et de savoir qui est derrière Toto.Il pense cependant que ce n’est pas encore gagné, parce qu’il y a ces deux interprétations, et elles se posent aujourd’hui avec Facebook : est-ce que la machine est au service de l’homme ? Il croit tout simplement que demain, si les gens en ont marre de Facebook, un autre réseau social sera créé, tout simplement, suivant l’idée américaine qui consiste à changer de réseau si on n’est pas satisfait. Il rappelle qu’il ne faut pas oublier que Netscape est mort, qu’Altavista, qui, paraît-il, était le meilleur moteur de recherche d’après les informaticiens, a aussi disparu. Donc, rien ne dit que Facebook va perdurer pendant 50 ans, loin de là. Il ne faut pas non plus avoir peur en la matière ou s’effrayer, car il peut chuter aussi vite qu’il est né.

Il souligne que ce qui est important autour de l’identité, c’est premièrement la question du message, et deuxièmement la question de l’ouverture, avec, dans l’informatique, les deux interprétations possibles : celle de Microsoft, « j’enferme et j’accapare »; et celle de l’Open Source, souvent représentée par Steve Jobs, qui est : « j’ouvre pour délivrer un message ». Et de rappeler la pub fondatrice d’Apple autour de “1984″ justement. Tout en se gardant d’être naïf (Steve Jobs adore vendre ses produits), il termine en disant que nous sommes face à ces deux grilles d’interprétation : connexion ou protection.

Tristan Mendès France fait une petite remarque sur la question des pseudos et de l’anonymat. Personnellement, et il ne sait pas ce que les intervenants en pensent, mais il a l’impression que le droit à l’anonymat et au pseudo est un droit fondamental à protéger pour chaque individu — même s’il se crée 100 pseudos par jour. Il estime que même s’il y a certainement des dérives, des schizophrènes, s’exprimer tout en cachant son identité est, en démocratie, quelque chose de vraiment fondamental.

Thierry Maillet acquiesce, et dit que le premier exemple ce sont les manifestations. La manifestation dans la rue commence à dégénérer quand les flics en civil viennent demander leurs papiers aux manifestants ! Par essence, une manifestation est la préservation de l’anonymat.

Amaury de Buchet intervient juste pour rebondir très rapidement sur l’anonymat, en disant que l’anonymat n’existe pas sur Internet… (ce que confirme Natacha)… car c’est assez facile, même sans commission rogatoire parfois, d’obtenir l’identité de quelqu’un. Avec quelques petits logiciels bien utilisés, on peut faire pas mal de choses. Tous les réseaux véritablement anonymes — il en existe quelques-uns, tels free.net et autres — sont finalement condamnés un peu à la délinquance et à fonctionner sur des choses qui sont immorales, illégales. Quelque part, il trouve que c’est un peu dommage, mais on ne va pas changer le monde.

Il ajoute aussi qu’on a beaucoup parlé des réseaux sociaux sur Internet, finalement en oubliant un peu ce qu’est un réseau social. Il pense que c’est un domaine où pas mal de recherches ont été faites, pas forcément les plus abouties, mais où il y a encore beaucoup de choses à faire. Il dit qu’on estime — d’après des études de nombres, qui n’ont peut-être pas encore toute la rigueur scientifique, celle de Régis Dunbar par exemple — qu’un humain peut avoir environ 150 amis, mais qu’au-delà, il faut trouver un moyen technique de le gérer, car la taille de son néocortex ne le lui permet pas [le nombre de Dunbar est le nombre d’amis avec lesquels une personne peut entretenir une relation stable à un moment donné de sa vie, NDLR]. Il ajoute que ça semble indiquer que quelque part il y a une limite, qu’on ne peut pas entretenir des relations avec plus d’un certain nombre de personnes, mais qu’avec des outils comme Facebook, on peut démultiplier ce genre de choses. Car avec Facebook, nous sommes capables d’entretenir des liens faibles avec beaucoup plus que 150 personnes. Si on voit par exemple l’anniversaire de quelqu’un (si ce n’est pas l’un de nos amis proches, on ne le saurait pas), nous pouvons lui envoyer un petit mot, et hop, ça nous a quelque part sauvé notre relation avec cette personne pour l’année qui vient.

Il estime que les réseaux sociaux sont des outils qui ont un côté démultiplicateur assez intéressant, même si nous ne pouvons pas être dans trop de réseaux sociaux en même temps. Car si nous voulons que ce réseau social nous apporte quelque chose, il nous faut avant tout y apporter des choses, s’y investir, y passer du temps, etc. Il précise que cela se fait sous des formes différentes, par exemple sous forme de commentaires. Quand on fait un commentaire intelligent ou pas sur un blog, on apporte quelque chose au débat, même si parfois, c’est jugé d’une valeur nulle par les lecteurs. Il rappelle qu’il en était question à la précédente journée néthique [2ème journée Néthique, à la Cité des sciences, Nouveaux médias et politique, 17 novembre 2007], et que d’une façon ou d’une autre, c’est quelque chose qui permet de construire un réseau social, de le valoriser, etc. Mais de toute façon, nous n’avons chacun pas plus de 24h pour le faire, car les machines n’ont pas encore réussi à nous faire participer à plus d’un certain nombre de réseaux sociaux à la fois. Il pense donc que nous allons arriver rapidement à une meilleure compréhension, que ce soit via des réseaux sociaux verticaux, dont les intervenants parlaient en amont, ou autres, de la question du sens d’entretenir un réseau social, des outils qui sont les plus adaptés, etc. Il conclut en disant que nous n’en sommes qu’au début pour l’instant.

Natacha Quester-Séméon prend l’exemple de Puff Daddy, le chanteur et producteur américain de Hip-hop qui utilise Myspace et a un million d’amis et une équipe qui s’occupe de gérer son propre profil. Dans ce cas-là, cela devient un média à part entière et une façon de bloguer différemment. Elle remarque qu’ils n’ont pas beaucoup parlé de la confiance jusqu’à maintenant. Ni de la définition, des usages, et notamment de l’idée que, finalement, nous sommes tous en train de nous “googliser”, par exemple, avant nos rendez-vous professionnels, voire personnels, en tapant sur Internet le nom de la personne qu’on va rencontrer.

Amaury de Buchet ajoute que c’est même plus efficace probablement dans Facebook, car on y voit plus de photos et qu’il y a quand même plus d’informations que ce qu’on voit sur Google.

Natacha Quester-Séméon demande alors aux participants ce que ça leur inspire.

Amaury de Buchet répond qu’il va donner un exemple vécu, d’une amie qu’il avait invitée à dîner. Il espère qu’elle n’écoutera pas ça, mais que de toute façon, elle est déjà au courant. Il dit qu’il a un autre ami qui était célibataire. Elle, à sa connaissance, l’était aussi. Il s’est dit, « tiens, je vais les inviter tous les deux au dîner ». Puis il fait un tour sur Facebook pour voir et il tombe sur une photo qui avait été postée par son copain, avec elle. Il constate qu’elle n’était plus célibataire, qu’il le savait directement. Il a fait une petite capture d’écran, lui a envoyé pour qu’elle soit au courant que, quand même, si elle voulait le cacher, il fallait le faire plus discrètement. Ce récit lui permet de dire que la confiance sur Internet est quelque chose qui, là encore, s’apprend, sur le long terme, et que finalement, elle est beaucoup plus basée sur de la vie réelle que virtuelle. Il ajoute qu’en fin de compte, la confiance qu’il peut avoir avec une personne s’établit principalement à partir du moment où il l’a rencontrée. Il rappelle aux autres intervenants ce qu’ils disaient en amont des groupes sur Facebook, notamment quand Christophe témoignait pour MonPuteaux, que le vrai contact, la vraie confiance avait été établie à partir du moment où la personne avec laquelle il était rentré en contact sur Facebook, était venue lors d’une réunion à Puteaux. Il pense que de ce point de vue, cela ne changera pas beaucoup.

Natacha Quester-Séméon acquiesce et dit qu’elle pense que Benoît pourrait également leur parler de la réputation et de la crédibilité. Parce que si l’on a un pseudonyme dans un forum ou dans une communauté, on se crée une forme de crédit qui donne aussi confiance, sans savoir nécessairement l’identité de la personne.

Benoît Thieulin est d’accord et pense que c’est d’ailleurs ce qui fait que les espaces de débats qui étaient “ouverts”, c’est-à-dire sans accès logué il y a encore quelque temps, ont tous progressivement basculé sur des systèmes d’inscription en ligne. Parce qu’encore une fois, il s’agit d’obliger ou d’inciter fortement les gens — on ne va pas se recréer un pseudo chaque fois qu’on va se loguer — à conserver le pseudo avec lequel ils communiquent sur un forum, en l’occurrence sur lequel ils viennent débattre, et de manière justement à ce qu’il y ait une trace — éventuellement liée à une “identité”, même si elle est anonyme — mais une trace de l’ensemble des contributions et qui oblige progressivement la personne à savoir faire attention à ce qu’elle a dit la veille pour ne pas se contredire le lendemain. C’est selon lui un levier de constructivité des débats et une façon un peu vertueuse de relever le niveau des contributions. Il ajoute qu’il y a une loi qui semble encore se vérifier, à savoir que plus les personnes contribuent, plus elles font très attention, parce qu’elles acquièrent une existence sociale à laquelle, encore une fois, elles sont très attachées. Là où ça ne pose pas de problème, c’est que c’est nous-mêmes qui nous construisons, dans un cadre que nous avons choisi, une entité, que d’ailleurs nous pouvons abandonner si éventuellement nous n’avons pas fait le lien avec notre identité réelle dans l’espace où l’on discute.

Il ajoute que la question est quand même plus compliquée dès lorsque la googlisation met au jour des billets d’un blog très négatifs, très méchants, très diffamatoires, sur soi ou sur quelqu’un d’autre. Cela pose de vraies questions sur ce que c’est que la diffamation et sur la réputation que l’on peut avoir virtuellement sur Google ou sur Facebook. Et qu’au-delà de ça, cela pose quantité de questions sur la pertinence des informations, la manière dont on les manie sur Google.

Il pense qu’on peut imaginer qu’à un moment donné, de la même manière qu’il peut y avoir du “farming” pour ces entités que nous n’avons pas assez le temps à gérer dans les réseaux sociaux ; de la même manière, on peut imaginer qu’à un moment donné, nous irons voir des gens en leur disant : « j’ai un problème de réputation sur Google, parce qu’il y a trois blogueurs qui ont un “ranking” incroyable et qui ont posté des trucs dégueulasses sur moi. Et que moi, petit blogueur inconnu, à chaque fois que je veux me faire embaucher, mon employeur potentiel tombe dessus en googolisant mon nom ». Benoît estime que ce sont de vraies questions pour lesquelles nous n’avons pas de réponse aujourd’hui. Et que même s’il y a des techniques, s’il est possible de bricoler un peu, ces questions sans réponses sont assez préoccupantes.

Benoît poursuit avec une anecdote sur Facebook qui montre qu’il va y avoir une courbe d’apprentissage qu’il pense être utile. Il connaît quelqu’un qui s’est fait tromper, et a découvert avec qui sa copine était partie. Il ajoute que ce qu’il a fait — tout en lui concédant qu’on pouvait comprendre qu’il était malheureux — n’est pas très éthique. Il a réussi à se faire “ami” du gars, sans doute parce qu’il est tombé sur quelqu’un comme Tristan qui est sympa et que le mec qui ne le connaît pas, lui a dit : « je voudrais devenir ton ami, j’ai lu ton blog qui est génial ! » (rires), et que l’autre lui a répondu : « ben ouais, ok très bien ! » et l’a accepté comme ami. Et dans son cercle d’amis, le type mélange tout en fait ! Parce que “friends” dans Facebook, cela ne veut plus rien dire. C’est à la fois les vrais amis, les connaissances éloignées, les relations virtuelles, et le réseau professionnel, très souvent quand même. Bref, s’étant infiltré parmi ses amis, il a envoyé un message à tout le carnet d’adresses du gars pour dire : « tu m’as piqué ma meuf, c’est dégueulasse, tu es un gros porc, etc. ». Sauf que ce message, tout son carnet d’adresses personnel l’a reçu aussi. C’est-à-dire, sa femme déjà pour commencer, qui du coup s’est barrée. Et tous ses collègues au boulot l’ont reçue aussi. Vu qu’il bosse dans une boîte de 500 personnes, le lendemain matin quand il est arrivé, tout le monde s’est marré en disant : « et bien dit donc ! ». Il ajoute qu’on en rigole, c’est drôle, mais qu’au fond, ça pose la question de l’interconnexion des mails et donc souligne un problème de fonctionnalité sur Facebook. Il y a un décalage fonctionnel entre l’usage et les fonctionnalités offertes, qui fait qu’ouvrir ainsi son carnet d’adresses n’est pas quelque chose d’anodin. Il pense que ces problèmes vont se régler en partie par la masse, que parmi 3 000 contacts, de toute façon, ce sera un peu noyé, que si vous avez 250 photos, celle où nous sommes un peu saouls ne sera pas facile à trouver. Néanmoins, le fait de ne pas pouvoir hiérarchiser et cloisonner, est un peu problématique sur Facebook.

Thierry Maillet est tout à fait d’accord avec Benoît, et dit que surtout, cela rejoint un problème plus général ou du moins, simultané, qui est la confusion entre vie publique et vie privée. Il note qu’aujourd’hui, nous bossons tous à la maison et que rares sont ceux qui ont encore les moyens, non pas financiers, mais la force d’accepter de ne réellement pas travailler un week-end ou un soir, par exemple. Il trouve ce phénomène impressionnant, accentué par l’utilisation des Blackberry, constatant le nombre incroyable de mails professionnels que nous pouvons recevoir pendant le week-end. Ce qui prouve bien que les gens travaillent. Nous vivons la fusion entre vie publique et vie privée, entre carnet d’adresses professionnel et carnet d’adresses privé. Nous avons considéré cette fusion comme une forme de libération il y a une dizaine d’années, en disant : « génial, on est libéré du fameux métro-boulot-dodo, du carcan du bureau qui se termine à 6 heures du soir ». Mais nous n’avons pas fini d’apprendre que ce n’était peut-être pas une libération, peut-être ce que certains appellent une aliénation… Thierry ne va pas employer ce terme, mais ce qui est certain, c’est qu’il y a une réelle courbe d’apprentissage, et que peut-être, tout simplement, on a trop utilisé dans notre vie privée des outils qui étaient plus liés à une utilisation professionnelle.

À ce sujet, il croit que nous sommes encore en phase d’apprentissage, que nous avons peut-être trop tendance à mélanger le professionnel et le privé, et qu’il y aura peut-être beaucoup d’autres retours de bâton, du type de ceux qui viennent d’être décrits. Il croit que c’est un vrai sujet et qu’il faut se demander si finalement, on n’a pas trop tendance à faire cette confusion, qui mène évidemment à de la schizophrénie, mais qui pose d’abord la question d’un envahissement de la sphère professionnelle dans la sphère privée. Situation que nous ne savons pas toujours réguler aujourd’hui, faute d’outils, de textes de loi. Et que surtout, c’est difficile à vivre à titre personnel.

Thierry se demande si on n’est pas allé trop loin, et si Internet, en ce moment, n’est pas un révélateur du fait que la vie professionnelle, qui hier était très segmentée comme celle qu’ont connu nos parents — est aujourd’hui beaucoup plus poreuse. Quand nos parents rentraient à la maison, a priori, ils avaient des difficultés à se connecter à quoi que ce soit, puisqu’il n’y avait rien. Ils répondaient exceptionnellement au téléphone, dans les grands cas d’urgence, mais c’était vraiment ce qu’on appelait une urgence. Nous avons complètement oublié cette séparation. Il y a une porosité absolue aujourd’hui, étant donné que notre téléphone privé, notre mobile, Internet, sont évidemment pour les deux, professionnel et privé, et que rares sont les personnes qui aujourd’hui ont une adresse mail privée et une adresse mail professionnelle ou publique. Il remarque qu’il est encore très fréquent que nos interlocuteurs nous donnent comme adresse privée, leur adresse professionnelle. Ce qui veut dire que les mails qui arrivent peuvent être lus dans leur entreprise, alors que cela ne concerne pas l’entreprise et que ce n’est pas le sujet. Il estime que nous avons tous été un peu pris au piège de cette forme de libération, qui finalement peut parfois se révéler un asservissement, ou pour employer un terme plus provocateur, une aliénation.

Natacha Quester-Séméon pense qu’il y a encore une petite application toute simple dans Facebook qui pose beaucoup de questions, celle du changement de statut, qui revient un peu à Twitter, et dont on peut voir l’historique. Il y a déjà eu des cas, notamment celui d’une personne qui a été licenciée aux USA parce qu’elle utilisait trop Facebook et que son patron a vu les horaires auxquels elle changeait ses statuts. C’est aussi révélateur de ce que nous faisons dans la journée et le soir. Elle donne un exemple, similaire au cas cité par Amaury à propos des photos. Natacha a écrit à Thomas Hollande dans Facebook, avec lequel elle n’est pas “amie”, après l’avoir vu en photo dans une soirée, et en le prévenant : « Vous devriez faire attention, parce que vous avez vu ce qui est arrivé au fils de François Fillon… » [Le fils du Premier ministre avait parlé imprudemment sur Facebook de ses “soirées arrosées”, tout en adhérant au groupe de l’Amicale de la cuite.] Elle ajoute qu’en fonction des groupes auxquels nous appartenons, vous donnons des informations sur nos centres d’intérêt, renseignant tout le monde, sans bien le percevoir, sur nos préférences sexuelles, politiques, etc. Elle constate qu’ainsi, on “s’autotague”. Effectivement, il est nécessaire d’alerter sur les usages du mail, mais si c’est nous-mêmes qui dévoilons ce que nous faisons dans les statuts de Facebook, cela pose un autre problème !

Elle propose ensuite de passer, à la question suivante, qu’ils ont déjà commencé à aborder : « Réputation et confiance en ligne : définition, usages et contre-usages — Changements radicaux ». Natacha cite la phrase de Tim Berners-Lee, co-inventeur du World Wide Web, et chercheur au MIT : « Les changements technologiques causés par l’Internet pouvaient mener à une transformation radicale de la société. Des phénomènes non démocratiques pourraient apparaître et les fausses informations se répandront sur le Web (…) Si nous n’avons pas la capacité de comprendre le Web comme il devient aujourd’hui, nous finirons avec des choses très mauvaises. Étudier ces forces et la manière dont elles sont affectées par la technologie sous-jacente nous semble réellement important. »

Thierry Maillet confirme qu’il faut toujours faire attention, mais que le Web n’y est pour rien, et qu’il faut aussi relativiser, car à un moment donné, ce genre de préoccupations sont des préoccupations de pays riches, par rapport à ce qui se passe dans des pays comme le Rwanda, le Kenya ou autre.

Tatiana F. lui fait remarquer que nous y sommes, dans les pays riches…

Thierry Maillet est d’accord, mais dit qu’il ne faut pas craindre la technique et le Web qui nous ont apporté beaucoup de choses, et qu’à la limite, il aimerait bien qu’au Kenya, ils aient ce genre de débats et de problèmes. Car il estime qu’on demande encore une fois à la technique, à la machine, d’en faire trop, alors que pour lui tout simplement, il faut avoir une certaine distance avec la machine. Les réseaux sociaux sont un bon exemple : il ne faut pas livrer toute sa personne sur un réseau social, ou en tout cas après ne pas s’étonner que d’autres puissent l’utiliser, même sans s’en rendre compte et inconsciemment. Reprenant l’exemple de la femme qui a été mise au courant des aventures de son mari, il dit qu’elle a été ce qu’on appelle un “dommage collatéral”, parce qu’elle n’avait absolument pas, en s’inscrivant sur Facebook, supposé ni recevoir ça, ni s’y attendre, et qu’elle l’avait fait de façon totalement benoîte sans escompter quoi que ce soit. Il pense donc que la phrase de Tim Berners-Lee est juste, mais ne croit pas que ce soit la machine en tant que telle qui puisse être responsable de mauvais comportements, que ce seront toujours et encore les hommes qui ont et qui auront ces mauvais comportements, et cela, depuis que le monde est monde. Et qu’il ne faut pas voir, dans Internet, la raison d’être de nos difficultés actuelles.

Natacha Quester-Séméon lui répond qu’elle ne croit pas que c’est le sens de la citation du co-inventeur du Net !

Tatiana Faria dit aussi que ce n’est pas du tout cela qu’elle a compris. Et que de toute façon l’humain s’appelle contradiction. Elle fait remarquer à Thierry qu’il dit lui-même justement que c’est un apprentissage et que nous sommes tous en train d’apprendre.

Après avoir participé à trois colloques sur la Néthique, elle voit bien, à travers les témoignages qu’elle reçoit, que les gens prennent très vite conscience des dangers. On peut penser au début que « ce n’est pas grave, ça ne m’arrivera jamais », mais quand on fait l’expérience, on comprend très vite et on voit les limites de la chose.

Elle précise que c’est là le problème, c’est une question d’apprentissage et que nous sommes en train d’apprendre sur le tas. Nous vivons dans un monde “d’adulescents” — les gens qui à 40 ans font comme s’ils en avaient 20, ils sont transgressifs, adeptes du « je le veux, parce que je le vaux bien ». Chacun veut vivre ses pulsions d’adolescent, sans vouloir réfléchir aux conséquences que cela peut avoir pour soi-même. On se met ainsi dans une situation ubuesque qui consiste à informer, à tirer la sonnette d’alarme en disant : « Voilà ce qui peut vous arriver, si vous ne faites pas attention à vous-mêmes », et s’entendre dire : « mais je m’en fiche, etc. » Cela signifie que les gens ne se rendent pas compte, mais il sera trop tard après pour venir pleurer.

Tatiana précise qu’elle est très contente d’être à cheval entre toutes ces époques, elle est issue de la contre-culture américaine, car elle est sans doute la plus ancienne de cette table. Elle a suivi et participé à cette mutation du monde. De la révolution culturelle et sociale des années 70, en passant par l’émergence du Web en 1994, jusqu’à Second Life aujourd’hui, où elle est architecte de mondes virtuels.

Et au vu des expériences passées, elle estime que le problème est la perte de la notion d’intime donc de la liberté individuelle. Chacun livre absolument tout sur lui-même sous prétexte que « moi, je veux faire ce que je veux ». Elle-même issue d’une génération du tout permissif où il était d’ailleurs « interdit d’interdire », précise que ce n’est donc pas elle qui va faire la morale, mais rappelle qu’il existe la liberté individuelle et une éthique dans la vie. La notion d’intime est très importante pour la liberté de l’être et pour sa propre liberté. À partir du moment où la notion d’intime n’existe plus — il suffit pour s’en rendre compte d’aller échanger avec des jeunes entre 15 et 25 ans — elle se demande ce que l’on pourra faire. Elle conclut en disant que c’est là-dedans qu’il faut insister et lourdement, même si on n’aime que la poésie…
Tristan Mendès France rebondit sur la définition que Natacha a donnée en disant que le mot “fausse information”, qu’apparemment Tim Berners-Lee craignait, a attiré son attention. Et il en vient à la rumeur, disant qu’il a la sensation, comme il suppose que tous l’ont à cette table, que tout ce qui est Web 2.0 et des réseaux sociaux est vraiment le terreau, peut-être privilégié, de la rumeur. Que c’est là où elle est la plus dangereuse, la plus efficace. Il se demande si, dans ceux-ci, la question de la rumeur n’est pas d’une acuité encore plus importante…

Benoît Thieulin revient à son tour sur la phrase de Tim Berners-Lee et dit qu’au fond, il a une réaction, un rapport assez ambivalent vis-à-vis du phénomène qui y est décrit, tout en étant assez d’accord avec lui. Parce que d’un certain côté, il pense que c’est assez génial dans le sens que cela nous oblige à une très grande responsabilisation. C’est-à-dire que la désintermédiation de l’ensemble de la production d’informations etc., nous oblige à être en fait des citoyens responsables, à se méfier des informations. Il raconte que l’autre jour, il était à un débat où il y avait des profs. Il parlait de Wikipédia en disant qu’il trouvait cela extrêmement intéressant, etc. Un prof l’a interpellé en lui disant : « quand même, il y a des âneries dans Wikipédia, et du coup, mes élèves recopient ces âneries. Comme quoi le collaboratif peut donner des trucs nuls, etc. ». En soi, il dit qu’il n’avait pas tort, que le collaboratif pouvait donner des trucs nuls. Sauf qu’au fond — et c’est très paradoxal de sa part — il trouvait justement très bien qu’il y ait des choses fausses dans Wikipédia ! Car ce qu’il faisait dans les années 80 où il allait recopier l’Encyclopédia Universalis — il la recopiait bêtement, donc ne pouvait pas écrire de conneries — était idiot comme démarche ! Pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui, les étudiants, s’ils veulent faire du copier-coller sur Internet, sont obligés d’apprendre à leurs dépens assez rapidement qu’ils doivent avoir un rapport responsable à l’information. C’est-à-dire qu’ils vont devoir en faire le tri, faire leurs expériences, croiser les sources, et se comporter au fond, comme des élèves beaucoup plus intelligents face à cette contrainte, qu’il ne l’était lui, face à des informations validées.

Et là où il trouve qu’il y a un très bon côté face à ces rumeurs, à ces fausses informations, c’est que cela nous oblige à être des citoyens responsables et à faire extrêmement attention. Son rapport ambivalent à ce phénomène se situe dans le fait que, pour lui, cette démarche est profondément élitiste, et que pour des gens comme lui ou d’autres probablement qui sont dans cette salle, cela ne pose pas de problème, mais qu’avant que cet usage et cette prise de conscience se diffusent, effectivement, il faut faire beaucoup d’éducation, et faire preuve de beaucoup de pédagogie. Il trouve ce phénomène à la fois très prometteur et à la fois très inquiétant pour des gens qui ne seraient pas armés, comme ceux ici présents en ont la chance.

Natacha Quester-Séméon acquiesce et dit qu’effectivement le problème, c’est le fossé qu’il y a entre ceux qui savent utiliser les outils, gérer leur réputation, leur image, ne serait-ce que dans le monde du travail, et ceux qui ne le savent pas, qui ne connaissent pas les petites astuces. Pour illustrer le propos de Benoît, elle dit qu’il faut savoir que l’article Néthique, qui a été créé dans Wikipédia France (pas par les Humains Associés bien sûr), a été supprimé par la communauté il y a peu de temps (comme l’article sur l’association qui selon eux « n’existe pas »). Apparemment, la communauté wikipédienne française n’appréciait ni leur association, ni leur action. Ce qui est intéressant là aussi, c’est de voir ce qui a le droit d’être traité et ce qui ne l’a pas, et selon quels critères ? Parce qu’elle y voit un lien avec l’autorité, même si c’est peut-être un autre débat. Elle dit que ce que l’on voit aujourd’hui dans Google en général, pour des raisons techniques et politiques, c’est que Wikipédia arrive en première position dans les réponses. Ceci alors que de fausses informations sont effectivement ajoutées des personnes malveillantes dans les articles nominatifs de Wikipédia France et que cela a un impact sur la vie réelle des personnes visées. En même temps, la communauté peut, dans certains cas, décider qu’un sujet n’aura pas le droit de cité dans Wikipédia. Tout cela pose beaucoup de problèmes éthiques.

Amaury de Buchet répond à la question de Natacha en disant que c’est du simple bon sens publicitaire de la part de Google, puisqu’ils se sont rendu compte que la plupart des gens qui utilisaient Google venaient pour chercher quelque chose qui se trouvait au final dans Wikipédia. Et que donc c’était dommage que les gens n’aillent pas directement sur Wikipédia pour faire ce genre de choses. C’est un des inconvénients du couteau suisse qu’on utilise pour tout faire. Il dit qu’ils ont simplement surpondéré Wikipédia pour permettre aux gens d’accéder plus rapidement à ce qu’ils cherchaient.

Natacha Quester-Séméon : c’est intéressant… c’est aussi le cas pour les blogueurs.

Amaury de Buchet : exactement.

Thierry Maillet répond à Natacha en disant que cela rejoint son observation initiale. Selon lui, ce qui est important, c’est qu’effectivement, les textes de loi, les réglementations qui s’appliquent à la vraie vie s’appliquent aussi à la vie sur l’Internet. Il rappelle que des responsables de la CNIL (Commission Nationale Informatique et Liberté) avaient été invités aujourd’hui et qu’il est dommage qu’ils n’aient pas pu se libérer. C’est évident que les responsables politiques ne peuvent pas faire l’économie de ces enjeux et que s’il y a un rôle très clair pour l’association des Humains Associés, c’est celui de continuer à intéresser et à solliciter de plus en plus les administrations politiques, pour qu’elles se rendent compte que leurs textes de loi s’appliquent aussi sur le réseau, à partir du moment où ce réseau représente la vie de tout le monde et touche tout le monde. Il n’y a pas de frontières, mais encore trop souvent les administrations sont mal à l’aise avec ce qui se passe sur Internet, elles ont le sentiment que c’est un monde à part, différent, que ce n’est pas la vraie vie, et ainsi les textes de loi, les textes réglementaires, pour le moment, ont beaucoup de mal à s’appliquer sur l’Internet.

Tatiana Faria prend la parole pour rebondir sur ce que disait Thierry Maillet à propos des expériences passées de démocratie participative, et parle à ce propos de Wikipédia France, en tout cas, dont le fonctionnement soulève beaucoup de questions sur les limites du participatif ou du collaboratif. Car manifestement, sur Wikipédia France, il y a un groupe de gens qui ont du pouvoir et ce sont eux qui décident qui a le droit ou pas d’y figurer, selon des critères élastiques.

C’est dangereux, non pas parce qu’ils ont supprimé de Wikipédia France les pages consacrées aux Humains Associés et à la Néthique, prétextant que l’association n’avait jamais existé (probablement, parce que nombre de contributeurs étaient à peine nés en 1984, année de la création de l’association), non pas parce qu’ils ont inventé, au fur et à mesure, des critères et des exigences de parution spécialement pour les Humains Associés, mais parce qu’ils ont exclu les Humains Associés, car ils ne font pas partie, semble-t-il, de leur camp politique, celui des “Alters”.

C’est un fait : voilà un groupe, soi-disant complètement ouvert, collaboratif et libre — ce qui est une excellente idée au départ —, mais qui, en réalité aurait été pris en main, voire même en otage, par un groupe de personnes qui décide selon ses opinions qui va être dans Wikipédia et qui ne va pas y être. C’est une vraie question qu’il faut oser poser, parce qu’elle est très mal venue quand on la pose. Aussitôt, on vous répond : « ça, ce sont des questions de réacs ou de conservateurs», parce qu’il semblerait que Wikipédia soit à l’opposé. Elle termine en disant qu’il y a des personnes qui parfois les interrogent sur Wikipédia, parce qu’eux aussi ont subi ce genre de choses, mais qu’ils n’osent pas réagir, de peur que sur le Net on ne leur tombe dessus (campagne de dénigrement). Elle considère cependant qu’il faut poser la question du mode de fonctionnement de Wikipédia en France.

Thierry Maillet réagit en disant qu’au-delà d’un site, c’est la question du participatif, qui selon lui ne peut survivre à une auto-organisation. Le participatif, c’est une exigence, ce n’est pas une facilité, loin de là, et il faut le nourrir encore plus. Il dit qu’en la matière, il y a un procédé qui à son avis reste le meilleur, Internet ou pas Internet, qui est celui de la revue universitaire, le fait de soumettre les papiers à un comité de lecture.

Amaury de Buchet répond que c’est un procédé qui a quand même ses limites, très conservateur, très élitiste, cela peut prendre un an et demi avant qu’un article paraisse, ce n’est pas tout à fait adapté.

Thierry Maillet répond qu’on s’aperçoit que ça reste quand même un très bon procédé. Qu’effectivement le fonctionnement est très, trop lent, mais que l’idée de faire valider des propos par des pairs qualifiés, lui parait quand même être une bonne démarche. Tout en rappelant que ce n’est pas sa spécialité et qu’il s’adresse à un universitaire, à un professeur.

Dans la salle, Étienne Parizot, enseignant-chercheur en astrophysique, dit que les chercheurs qui ont l’habitude de faire face au jugement de leurs pairs considèrent cela comme quelque chose d’extrêmement important, mais que la rapidité de publication est effectivement un vrai problème.

Il existe un chemin alternatif, parallèle à Wikipédia, qui est en train de se développer aux États-Unis qui s’appelle Citizendium. C’est une sorte de Wikipédia constitué de comités d’experts, reconnus pour leur impartialité, leur pertinence et pour ce qu’ils ont déjà fait dans leur domaine respectif. On y trouve évidemment tous les domaines, comme dans Wikipédia. Cela revient à un système de “referee” (expert d’un comité de lecture) comme pour les articles scientifiques et il encourage tout le monde à aller jeter un coup d’oeil à cette entreprise encyclopédique en développement.

Des erreurs de Wikipédia, des leçons ont été tirées, par exemple l’idée qu’il suffit qu’un grand nombre de gens ou qu’une majorité de gens pense quelque chose pour que cela devienne la vérité. Le recours, non pas à un comité d’autorité, mais à un comité d’experts et d’expertise, sujet par sujet, est certainement quelque chose d’important.

Amaury de Buchet dit qu’il faut remettre les choses dans leur contexte, que la communauté scientifique, au sens large, a été assez négative, et est toujours critique vis-à-vis de Wikipédia, comme Benoît Thieulin en témoignait tout à l’heure. À partir du moment où ils se sont rendu compte qu’il y avait quand même une certaine valeur, des initiatives similaires se sont mises en place, mais sur des modèles un petit peu plus qualitatifs.

On pourrait imaginer que les articles, selon certains critères, telle que la visibilité par exemple, ceux qui sont les plus consultés, au-delà d’un certain seuil, doivent passer par un comité de pairs, ce qui permettrait d’éviter des problèmes de désinformation et autres. On y viendra. Le créateur de Wikipédia, Jimmy Wales est quelqu’un qui a les pieds sur terre, qui a su le montrer, et qui bien sûr essaie de développer par ailleurs des activités professionnelles “for profit”. Mais Amaury ajoute que l’ayant rencontré une fois et pour avoir souvent entendu parler de lui, il a plutôt tendance à lui faire confiance pour ce genre de démarches.

Natacha Quester-Séméon passe au point suivant et revient sur la question des règles : « Faut-il définir aujourd’hui les droits et devoirs des plateformes et des utilisateurs » — c’est peut-être une question un peu plus concrète ?

Elle propose une citation de John Perry Barlow, le co-fondateur de l’Electronic Frontier Fondation, et qui déjà en 1996, invité à Davos, disait : « Nous croyons que l’autorité naîtra parmi nous de l’éthique, de l’intérêt individuel éclairé et du bien public. La seule loi que toutes les cultures qui nous constituent s’accordent à reconnaître de façon générale, est la règle d’or, la Netiquette ». [Déclaration d’indépendance du Cyberespace, Davos (Suisse) 8 février 1996, Texte original, en anglais] Natacha demande ce qu’en pense l’auditoire.

Benoît Thieulin répond en revenant sur la question de l’application du droit. Pour lui, au fond, il y a un empilement concentrique, dans la vraie vie, avec l’éthique et la morale. Et là où la morale commence à épuiser son action, on passe au droit. Nos règles sociales se fondent sur une articulation entre la morale ou l’éthique et le droit.

Sur Internet il y a autre chose qui vient se mettre entre la morale, l’éthique et le droit, c’est le code, c’est-à-dire en gros les fonctionnalités. Dans toute la première partie de la conférence, on a vu qu’il y a beaucoup de choses qui sont réglables ou préjudiciables liées uniquement aux fonctionnalités d’un site. Comme le fait de ne pas pouvoir créer de hiérarchie dans ses amis sur Facebook est un problème. C’est du code, et on ne va pas le régler par du droit, par de la réglementation. Cela montre donc bien qu’il faut agir à chacun des niveaux de manière idoine.

Il y a probablement d’abord un besoin d’auto-organisation avec des chartes qui sont de la responsabilité des éditeurs d’une plateforme, qui auront intérêt à les faire respecter, qui sont en général des engagements qu’ils prennent d’ailleurs devant leurs utilisateurs.

Il peut y avoir des chartes de modération, des chartes éthiques, que les contributeurs sont invités à respecter. D’ailleurs, en cas de non-respect des règles, il y a un système d’alerte et cela se passe plutôt pas trop mal en général. C’est un premier niveau, on ne règle pas tous les problèmes grâce à ça, mais on en règle un grand nombre, et il note d’ailleurs que depuis quelque temps, le langage utilisé sur Internet aujourd’hui, est justement très emprunt de tout ce vocabulaire de contrat social, de construction de règles communes, etc.

Cela prouve donc bien que l’on est en ce moment en plein dans cette problématique, sur ces plateformes-là.

Il y a ensuite un deuxième enjeu, un deuxième cercle : celui lié au code, aux fonctionnalités mêmes des plateformes sur lesquelles on se trouve et qui ont un certain nombre d’encadrements fonctionnels grâce auxquels par exemple, on ne va pas pouvoir se faire voler son adresse de courriel, etc. et sur ce sujet on valide et bétonne un certain nombre d’autres choses.

Enfin, il y a le droit qui doit s’appliquer de manière beaucoup plus macro, qui ne va pas régler les petits problèmes, du style : « Je vais t’attaquer en diffamation parce que tu as sali ma réputation sur un feeds dans Facebook ». On peut toujours le fantasmer, mais il n’y croit pas du tout, parce que ce serait extrêmement difficile d’adapter la loi à Facebook. En revanche, on peut faire en sorte que Facebook puisse être traîné devant les tribunaux s’il y a des manquements. Il faut que cela ne soit résolu ni par l’éthique, ni éventuellement par du code, car les enjeux sont beaucoup plus importants. Il faut avoir à chaque fois sur ce sujet le niveau de réponse approprié.

Frédéric Chevalier est d’accord avec ce qui vient d’être dit et selon lui, il y a un cadre législatif qui s’applique de toute façon aux sites et qui est suffisant. D’une manière générale, ce sont les mêmes qui d’un côté vont dénoncer les dangers et demander à ce qu’on mette des garde-fous et d’un autre côté, vont s’élever contre toute tentative du législateur de réglementer quoi que ce soit. Au bout du compte, plus on met de couches de textes législatifs, plus on complique les choses et parfois on les paralyse. Le vrai problème qui va se poser, selon lui, c’est surtout qu’on ne peut pas envisager Internet dans une optique nationale. On peut avoir une grosse communauté française sur Facebook, ou sur d’autres plateformes, mais la question est : « Quel est le droit, la loi qui s’applique ? », car tous les pays du monde n’ont pas forcément les mêmes réglementations sur la protection des données personnelles.

À partir du moment où ces données ne sont pas volées, que nous les mettons nous-mêmes, de notre propre gré, on accepte aussi, quelque part, de se voir appliquer la législation du pays du site ou de l’hébergeur.

C’est d’ailleurs un des problèmes qu’il y avait, en dehors d’Internet, quand les gens achetaient du time-share. On a établi la loi Neiertz qui prévoit que les gens ont huit jours pour se rétracter en cas de signature de vente sollicitée. Quand cette loi est passée en France, les sociétés de time-share se sont empressées d’aller en Espagne, en Belgique où la loi n’était pas encore adoptée au niveau européen. Elles organisaient des jeux où les gens gagnaient une semaine, sauf transport, bien entendu, dans des installations vides, tout cela pour les faire venir sur place et là, leur faire signer des contrats avec un droit applicable qui était le droit local, et ils perdaient ainsi la protection de la loi française.

Pour lui, aujourd’hui sur l’Internet, c’est ça. Au-delà de l’autorégulation qui ne résout pas tout, la vraie question de la Néthique va être : « Comment est-ce qu’on peut penser un certain nombre de règles, de comportements, au niveau mondial ? ». C’est très difficile et il ne pense pas qu’on en soit vraiment à la veille.

Amaury de Buchet, tout en disant qu’il n’est pas un spécialiste, expose un cas concret. Celui de Yahoo et des objets nazis, qui étaient mis en vente en France, il y a quelques années. À cette occasion, la justice française avait été saisie et s’était révélée capable de juger. Il ne faut pas non plus attendre une éventuelle loi mondiale pour agir, les textes de loi de chaque pays, et notamment la France, qui a une des lois les plus protectrices de la vie privée, fonctionnent et s’appliquent.

Il est donc d’accord avec Frédéric Chevalier, il faut aller vers une harmonisation, mais ne on peut aussi agir dès aujourd’hui, car les textes de loi s’appliquent.

Tristan Mendès France intervient à propos des questions législatives et prend l’exemple de l’usurpation de l’identité numérique, dont il a été question plus tôt, pour rappeler la nécessité d’une loi, nationale en l’occurrence.

Il explique qu’aujourd’hui, nous sommes protégés dans notre identité sur la base de l’état civil et c’est tout. Si on veut se défendre parce que quelqu’un a usurpé notre identité et que l’on s’adresse au juge, cela ne peut se faire que dans le cas d’usurpation de notre identité civile. Si quelqu’un usurpe votre identité numérique, le juge ne peut pas le condamner pour usurpation d’identité numérique, il est contraint d’utiliser des artifices, d’utiliser d’autres textes de loi, comme l’intrusion dans des systèmes de données qui ne seraient pas les vôtres, etc., tout simplement parce cela n’existe pas en droit français.

Tristan Mendès France dit qu’il a rédigé une proposition de loi il y a 3 ans sur la pénalisation de l’usurpation de l’identité numérique. Qu’est-ce qu’une identité numérique ? Ce sont simplement tous les identifiants, tout ce qui permet de vous identifier, comme un mot de passe ou un pseudo, en somme de tout ce qui peut ramener à votre identité réelle.

Il donne un exemple d’usurpation sur Internet. Si quelqu’un utilise votre carte bleue aujourd’hui, pour acheter sur Internet des objets sexuels ou autres, le juge va uniquement constater que les données personnelles de votre carte bleue ont été utilisées, qu’il y a eu intrusion dans un système de données. Mais jamais on ne pourra revendiquer ou demander au juge réparation pour le fait que quelqu’un a acheté des objets sexuels sur Internet en se faisant passer pour vous. Il conclut donc en disant que la loi est extrêmement importante, elle a un rôle à jouer et notamment dans les cas d’usurpations numériques.

Amaury de Buchet, qui n’est pas juriste, demande comment ont réagi les juristes, les avocats et les personnes consultées au moment du dépôt de ce projet de loi ?

Tristan Mendès France répond que les réactions ont été assez bonnes en général, même si la loi n’a pas été suivie. Si les politiques n’ont pas donné suite, c’est plus pour une question de principe. Quand on veut préserver l’identité numérique de quelqu’un, c’est mieux d’opposer une question de principe de droit que d’installer des dispositifs d’identification, par exemple en utilisant les systèmes biométriques ou autres, qui ont eux une tendance à être dangereux et liberticides. La réponse de principe du droit qui est de dire : « vous faites ce que vous voulez, mais si vous le faites, vous serez condamné », est une bonne réponse. Les réactions ont donc été assez mitigées. Dans le milieu Internet, on était plutôt inquiet, même s’il a essayé d’expliquer aux différents intervenants rencontrés à l’occasion de cette proposition de loi que c’était le meilleur moyen de les protéger, alors qu’eux y voyaient quelque chose de liberticide.

Pour lui, si ce n’est pas la loi qui pose le principe d’une défense de la violation de notre identité, le seul moyen de se protéger est d’aller dans une direction liberticide, qui est au préalable d’identifier chacun par des systèmes biométriques, par exemple.

Vincent Ducrey parle alors du retour d’expérience par rapport à tous les problèmes juridiques d’identité qu’ils ont pu avoir à la création de l’UMPnet. Ils ont dû travailler avec le service juridique de l’UMP, qui n’avait d’ailleurs jamais été confronté à ce genre de problématique, étant plutôt dans des logiques de code électoral, comptes de campagne, etc. Quand ils sont arrivés avec leurs questions, ça paraissait un peu extra-terrestre, mais au final, ils ont pu se mettre d’accord. Effectivement, on rentre dans une nouvelle problématique de droit qui n’a jamais été abordée, et quand on parle de plusieurs centaines de milliers de personnes qui vont être concernées par la direction juridique qui est prise, ce n’est pas neutre.

C’est justement aussi un des axes qu’il est en train d’étudier, à savoir l’implication de cette nouvelle identité qu’on donne aux gens, un bout d’eux-mêmes, sur la plateforme et aussi sur Facebook puisqu’ils ont aussi une application Facebook. Il finit en disant qu’ils vont voir comment cela va évoluer et faire très attention.

Natacha Quester-Séméon rebondit à propos de l’usurpation d’identité. Elle trouve intéressant de voir comment on identifie un vrai profil sur Facebook, par exemple. Elle prend un cas très concret : pour regarder quel était le vrai profil de Ségolène Royale, elle a regardé de quels noms elle était amie (donc par exemple Benoît Thieulin). Mais il y a eu aussi des cas d’usurpation d’identité de ministres, où en fait, certains UMP figuraient en tant qu’amis alors que c’étaient des faux. Elle donne aussi le cas du profil de Rama Yade qui était un faux ainsi qu’un certain nombre d’autres. Selon elle, c’est « un petit peu compliqué ».

Vincent Ducrey reconnaît que ce n’est pas évident, qu’ils régulaient un peu au fil du temps, aussi pour le Président. Il ajoute que c’était juste des gens qui voulaient qu’on les contacte, qui n’attendaient que ça pour nous expliquer qu’ils avaient un problème personnel… Et tout de suite, ils rendaient le compte et tout est à peu près rentré dans l’ordre.

Natacha Quester-Séméon dit que pour Bordeaux, dans le cas du faux profil d’Alain Juppé et du candidat PS Alain Roussel, c’était deux faux comptes ouverts par un jeune homme, qui voulait justement montrer à quel point il était facile de créer un compte dans Facebook et se faire passer pour un autre. Elle rappelle le cas de cette fausse journaliste du Monde qui a créé un groupe dédié aux journalistes sur Facebook, qui a eu 1200 “amis”, dont des blogueurs et des journalistes connus, cas pour lequel Yves Eudes a écrit un article dans Le Monde. Cette fausse journaliste a réussi à berner tout le monde, en faisant croire qu’elle travaillait au Monde Interactif (distant du journal Le Monde) et à berner des journalistes du Monde même. Aujourd’hui elle continue, elle s’appelle Rachel Bekerman. Natacha Quester-Séméon souligne avec humour qu’elle doit être contente, puisqu’elle a même un papier dans Le Monde papier, et que cet exemple montre bien le problème de l’identification et de l’identité.

Vincent Ducrey souligne que tant que des gens sont “amis” de faux ministres, ce n’est pas grave, mais que le problème surgit quand le faux ministre en question commence à parler, car là, ça devient problématique. Il dit qu’il y a eu ce genre de problèmes avec quelques 30 ou 40 faux profils de faux Président de la République, les gens s’exprimaient avec des « je suis ami avec untel, etc. », adhéraient à des “causes” (auxquelles on peut adhérer dans Facebook) et cela devenait vraiment compliqué et problématique

Natacha Quester-Séméon demande à Benoît Thieulin, comment ils ont fait pour reconnaître, par exemple, le profil de Ségolène Royale.

Benoît Thieulin répond que, comme le disait Natacha, l’identification sur Facebook se fait par le réseau. Ce qui fait que c’est bien la vraie Ségolène Royale, c’est qu’elle va être amie avec Julien Dray, par exemple.

Natacha Quester-Séméon demande si c’était le vrai Julien Dray ? (Rires dans la salle.)

Benoît Thieulin dit qu’on peut effectivement créer un faux réseau, mais qu’il y a un moment donné où cela ne marche plus. Cela a été possible au début, parce Julien Dray ou Ségolène Royale n’étaient effectivement pas sur Facebook. Mais demain, ce sont des choses qui ne seront plus possibles.

Natacha Quester-Séméon demande ce qu’il en a été à ce sujet du côté de la plateforme (Facebook), et que ce sont des questions qui leur sont souvent posées.

Benoît Thieulin répond que oui, ils ont signalé les fausses Ségolène Royale. Mais il n’est pas sûr que ce soit de la vraie usurpation d’identité. Il y a sûrement des cas de vraies usurpations d’identités sur Facebook, mais maintenant, les fausses Ségolène Royale, ça ne trompe personne, et c’est plutôt humoristique. Ce n’est pas un vrai problème, car les gens peuvent assez rapidement retrouver quelle est la vraie et il se demande s’ils doivent passer leur temps à aller dénoncer ces faits. Il prend l’exemple des faux Jérôme Kerviel qui ont été créés en nombre sur Facebook. Il a trouvé cela plutôt amusant et le rire aussi est quelque chose qui est permis dans les réseaux sociaux. Personne ne se dit, quand on voit un imitateur à la télévision qui caricature le Président de la République, que c’est de l’usurpation d’identité. Il s’interroge de savoir si de faux profils sont effectivement de l’usurpation d’identité, que ce n’est pas tranché. Par exemple, Nicolas Sarkozy, est ami avec Vincent Ducrey, ce qui est pour lui la meilleure garantie qu’effectivement, c’est le vrai, et qu’il y avait un petit message de félicitation pour son mariage d’aujourd’hui, qui doit prouver que c’est le bon. (Rires dans la salle, le 2 février était le jour du mariage.)

Tatiana Faria leur souhaite d’être heureux.

Tristan Mendès France dit qu’il y a effectivement un côté amusant, mais il y a aussi des chiffres : en 2004, 10 millions d’Américains ont été usurpés et la commission fédérale du commerce aux États-Unis estime à plus de 50 milliards de dollars les contre-coûts. Ils estiment aussi que sur les 10 millions d’Américains qui ont été usurpés, il y a beaucoup de vies brisées et qu’on est là sur une autre échelle.

Benoît Thieulin demande quels sont les faits marquants de l’usurpation d’identité sur Internet, parce qu’il ne connaît pas le sujet.

Amaury de Buchet témoigne à propos de la situation aux États-Unis, qui est différente de la France. Aux États-Unis, avec un numéro de permis de conduire et finalement assez peu d’informations, on peut se faire passer pour quelqu’un d’autre et ouvrir un compte bancaire, faire un déficit, fermer et partir et c’est la personne dont on a usurpé l’identité qui se fait arnaquer. En fait, ces informations qui permettent de se faire passer pour quelqu’un d’autre sont relativement faciles à obtenir parce qu’il y a pas mal de gens sur Myspace qui mettent une photo de leur permis de conduire et ainsi n’importe qui peut se faire passer pour eux, ouvrir un compte, etc. En France, pour le numéro de sécurité sociale par exemple, les gens font vraiment attention, les identifiants sont beaucoup mieux gérés par les gens et ces problèmes sont beaucoup moins importants ici.

Thierry Maillet dit pour répondre à Amaury de Buchet et Tristan Mendès France qu’effectivement, ce sont les lois qui doivent s’appliquer, comme pour la protection de la vie privée, la protection de l’emprunteur en termes de crédit à la consommation, l’usurpation d’identité. Quand il y a usurpation d’identité pour souscrire à un crédit, pour ouvrir un compte en banque, pour prendre une carte de crédit, est-ce que l’enjeu, c’est l’usurpation de l’identité, ou un défaut de protection de l’emprunteur, avec la loi Nieretz en France par exemple et d’autres ? Il est d’accord avec Benoît Thieulin et se demande si on ne confond pas usurpation d’identité avec insuffisante protection de la vie privée, notamment aux États-Unis.

Un intervenant dans la salle demande si le même problème existe en Angleterre.

Thierry Maillet dit que oui, mais qu’on reproche aussi à l’Angleterre une déficience en matière de protection du consommateur et on le voit en ce moment sur les marchés hypothécaires. Est-ce que l’on ne demande pas trop à Internet aujourd’hui et est-ce que l’on ne va pas mettre sous l’appellation “usurpation d’identité numérique”, des problèmes très concrets, actuels qu’on sait résoudr